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Gérard Leblond-Valliergue est mort à 48 ans, d’un cancer foudroyant, en juin 2004.

Il était typiquement un homme sans qualités, ayant consacré sa jeunesse à chercher de l’héroïne et à collectionner tous les virus du monde, pour finalement accéder, parmi les premiers aux programmes de substitution, dit de « réduction des risques ». En guise de substitution, ayant refusé la méthadone, il avait eu droit au Skénan, la morphine d’hôpital, moins satisfaisante pour lui que l’héroïne, mais dont il se contentait, avec joie en fait, puisque celle-ci lui rendait sa liberté au sens où il n’avait plus à courir toute la journée derrière un dealer ou le billet pour payer sa dose…

Libéré, Gérard s’était consacré à réfléchir, et à militer, pour la cause des drogués avec son association Ligne Blanche, qu’il ira jusqu’à représenter dans l’arène internationale, à Bruxelles ou à Vienne, auprès des instances européennes ou onusiennes, pour leur dire de son inimitable voix chevrotante avec sa pointe d’accent méridional et son allure d’Artaud dont il aurait pu sembler le sosie au cours des dernières années de sa vie : « Nous ne sommes ni moins dignes ni moins légitimes que vous »...

C’est pour des phrases comme ça que Gérard restera éternellement dans nos cœurs. Et pour des textes comme celui ci-dessous. En attendant la publication de ses œuvres...

par Gérard Leblond Valliergue

Une des raisons qui m’a poussé à militer, c’est la somme d’événements répressifs que j’ai dû subir en punition d’un acte d’automédication. En trente ans d’héroïnomanie, j’ai ainsi été, du fait de mon usage, interpellé un nombre incalculable de fois, interné en foyer pour mineur, deux fois en maison d’arrêt et quatre fois en hôpital psychiatrique dont une seule cependant a été volontaire.

C’était en 1978. Je fréquentais alors une des premières radios « libres » où j’avais conçu une émission sur les dopes : « Dures & Douces », avec P., un jeune interne en psychiatrie dans un petit hôpital de province. Il rentrait en fin de semaine chaque fois plus cassé par ce qui se passait dans cet hôpital.

À un moment l’idée m’est venue : ce qu’il ne pouvait pas faire en tant que jeune psychiatre, moi je le pouvais en tant que malade. On a donc monté mon internement et, comme c’était lui mon médecin, je n’avais pas de camisole chimique. J’avais comme traitement juste une boîte de comprimés et un truc pour dormir, facultatif. Un opiacé. L’essentiel de mes rapports « thérapeutiques » passait par P. En plus je suis sorti avec une infirmière assez vite, j’ai donc eu tout de suite un statut assez tranquille et une grande liberté de manœuvre. Un jour je suis arrivé chez elle, elle avait pris des tas de médicaments, j’ai dû appeler l’ambulance... Enfin, on peut dire que je l’ai sauvée du suicide. C’est vrai que dans les hôpitaux psychiatriques tu trouves un certain nombre de gens qui ont des problèmes. En psychiatrie, le social et la clinique se confondent, comme se confondent liberté et guérison : il y a pas mal de malades mentaux qui deviennent tox pour sortir de leur dénuement et de leur solitude. Les malades me racontaient leur histoire, m’informaient de l’évolution de leur traitement et de leurs entretiens, commençaient aussi à discuter les décisions qu’ils subissaient à sens unique, à mettre en commun des informations qui étaient auparavant otages d’une relation duelle, déséquilibrée, fermée. Autant dire que le dirlo s’est mis à me percevoir comme un danger et à prendre ombrage de ma présence. Du coup, il m’a viré au bout d’un mois et demi, contre l’avis de mon médecin.

Mais j’avais eu le temps de monter les bases d’un syndicat de malades dont certains ont continué de se servir après mon départ. J’ai donc pu semer l’idée d’un syndicat de malades, et en prison, après une grève, monter Ras les Murs, un journal fait par les détenus et autorisé à franchir les murs vers l’extérieur, pour être distribué en ville. Jusqu’ici, j’ai été viré d’un hôpital psychiatrique, d’une prison et d’un commissariat. J’en suis très fier. Ce qui compte, c’est d’utiliser ce court moment de renversement avant qu’ils ne t’expulsent pour planter une petite graine de subversion durable : sinon tu n’es qu’un colis en souffrance qu’on balade indifféremment ici ou là. J’ai une profonde réticence vis-à-vis du corps médical qui est historiquement responsable de la désocialisation des drogues, de l’invention du concept de toxicomanie a contrario du discours des usagers, de l’origine même de la prohibition, du marché noir et de la répression. Et cela continue aujourd’hui avec la surmédicalisation, avec le pillage aussi des savoirs et des matières du tiers-monde, avec un subtil glissement vers le contrôle social, sans n’avoir jamais fait la moindre ébauche d’autocritique.

Il m’est arrivé de remettre en cause le bien-fondé de mon usage, ou de mon non-usage. J’ai d’abord cessé tout usage de drogues durant quatre années, de 1986 à 1990. Pour deux raisons. La première pour m’exclure de la somme incommensurable d’emmerdements dont on hérite avec l’usage d’une drogue illicite : à cause de la prohibition, du marché noir, de la répression, de la misère, des mauvais produits, des relations sociales tendues ou mensongères… La seconde pour expérimenter la maîtrise d’un « je » sans drogues quinze ans après les raisons qui m’avaient fait choisir l’usage. Et ça ne s’est pas trop mal passé, sinon que pour pallier à mes manques, à l’angoisse et à mes problèmes affectifs et relationnels, je continuais d’avoir besoin de prothèses psychiques. J’ai donc eu pendant cette période une pratique assez addictive du bouddhisme, mais sans effets secondaires sinon positifs. J’ai entrepris tout un travail de « normalisation » sociale qui a culminé avec mon mariage. Puis j’ai brutalement divorcé. En même temps j’ai dû interrompre mon activité professionnelle. Je me suis retrouvé à Paris en pleine dépression, mal dans ma tête et inactif. J’étais anéanti. Alors très vite ont surgi les premiers problèmes avec le sida.

Je savais être porteur du virus depuis 1984. Je savais que j’avais le virus, mais je n’avais pas eu de problème particulier avec. Et puis là avec mon divorce, j’ai été suffisamment down dans ma tête pour que la maladie trouve un terreau. J’étais naze. Je suis allé à l’hosto, c’est là qu’ils m’ont dit, ça ne va pas, il faut vous mettre sous AZT. C’était fin 1990, c’était encore un médicament récent, avec des effets secondaires, et en plus moi je n’avais pas du tout envie de me vivre comme un malade. Je me suis dit, si je me vis comme un malade, c’est le meilleur moyen de mourir. Cela faisait plus de quatre ans que j’avais interrompu toute dépendance, mais je connaissais encore dans toutes les cellules de mon corps cette capacité de l’héroïne de « mettre le monde derrière la vitre » et plutôt que de prendre de l’AZT, j’ai choisi de me « raccrocher », du jour au lendemain, à un « fixe » toutes les cinq heures comme au meilleur temps de mon addiction. Et ça a marché. Quatre mois plus tard, j’avais retrouvé le goût de vivre, un souffle normal, et le nombre de mes T4 avait doublé. Je ne conçois d’ailleurs plus ma relation aux opiacés que comme cela : ou une couverture totale, constante, ou rien du tout.

Autant la première fois tu peux utiliser des opiacés pendant des mois et des mois sans t’accrocher, autant plus le temps passe (ou plus souvent tu te raccroches), plus il y a accoutumance entre le produit et toi, et plus le manque est profond. Donc, passée la lune de miel des premières années, et si tu as inscrit dans ton corps la mémoire de la dépendance, il devient fortement déconseillé de continuer d’avoir une relation de montagne russe, un jour oui un jour non. Pour le corps c’est, à mon avis, ce qu’il y a de pire. Par contre, si tu es dans une couverture totale d’opiacés et que tu peux te réapprovisionner suffisamment régulièrement pour ne pas avoir de manque, il n’y a aucun effet nocif direct pour le corps. (Par contre il peut y en avoir un lié au mode d’absorption. L’injection, par exemple, finit toujours un jour ou l’autre par être problématique : les veines se rétractent, deviennent poreuses, etc.).

L’accoutumance qui t’obligerait chaque jour à en prendre davantage, cela aussi c’est une légende. C’est vrai, disons jusqu’à la dose de saturation de tes neurorécepteurs. Plus au-delà. Ma dose quotidienne est grosso modo la même depuis quinze ans. Si tu prends la quantité suffisante tu n’as pas besoin d’augmenter encore les doses. D’abord dans l’immédiat c’est dangereux et coûteux : tout ce que tu ingères au-delà de la saturation c’est de la marchandise gâchée, tu te sens « trop plein », confus, lourd. Au-delà encore tu risques l’overdose.

On connaît à peu près les phénomènes physicochimiques du « manque » dans l’usine moléculaire du cerveau. Mais il y a encore un autre manque, celui-là préliminaire à la première prise de drogues, et qui va faire que son comblement est un tel soulagement, une telle découverte, dès la première prise, la révélation d’une « nécessité » qui avait toujours été présente et qu’on ne savait pas nommer (ni souvent situer), que celui qui en est atteint cessera très vite d’être un simple usager pour devenir un toxicomane. Parce que cela lui apparaît comme une rencontre exacte, de celles qui ont d’emblée la force de l’évidence. Et ça à mon avis c’est le véritable manque. Ce que j’appelle aussi endorphino-insuffisance en pariant qu’à côté ou en amont des raisons psychologiques, le manque correspond aussi, pour s’imposer d’emblée avec une telle puissance, à une carence mécaniste de la production naturelle d’opioïdes. Entendons-nous, je ne suis pas sûr qu’on puisse demain fixer un seuil quantitatif précis et le mesurer.

Mais je suis certain que pour tel ou tel individu il y a carence par rapport au besoin spécifique de son cerveau. Je sais maintenant que je ne suis pleinement moi-même et en même temps suffisamment apaisé vis-à-vis des autres qu’avec l’usage d’opiacés. Et que cela sera ainsi aussi longtemps que je n’aurai pas fabriqué, jusque dans mes cellules, une histoire de remplacement en mesure d’absorber ces manques premiers dont j’ai parlé. Certains usagers, dont je suis, sont en quelque sorte incomplets à jeun, inaptes à la vie sans l’apport d’une substance étrangère… C’est cela l’automédication. Sans cela je subis dans les marges de mes plus forts investissements sensibles, affectifs ou intellectuels, une sorte de dépossession. Certes il est toujours possible de se tenir soi-même en laisse, de se tenir écarté des situations trop chargées en sensibilité qui pourraient soudain vous échapper. C’est ce que j’ai finalement appris à faire. Mais c’est un exil insupportable de tous les instants. Une manière atroce de passer yeux ouverts à côtés de la vie. J’utilise de préférence l’héro. Cela dit je n’ai pas, avec l’opium, d’éléments suffisants de comparaison. Je trouve d’ailleurs cela insensé qu’aucun système au monde de soi-disant réduction des risques n’ait mis au point le moindre programme, fût-ce expérimental, d’opium comme produit de substitution.

C’est avec l’opium qu’on fait la morphine, c’est avec la morphine qu’on fait l’héroïne. L’opium est le produit le plus « naturel » des trois. Cela dit le niveau de neurotoxicité est nul avec les opiacés. Je vous garantis que l’héroïne, si elle est pure, fabriquée en laboratoire, saine, cela ne pose aucun problème au niveau du corps. Par contre avec la méthadone par exemple... elle fonctionne avec une prise toutes les 24 heures. Elle reste active pendant au moins douze heures, et les douze autres tu ne fais pas la différence, parce que tu as une action dite de post-vie qui maintient une couverture opiacée minimale entre 13 et 50 heures selon les organismes. Le problème c’est que dans ce post-effet il y a aussi une espèce d’encéphalogramme plat au cerveau qui, lui, est profondément dommageable. Même le pire anachorète, un mec qui vit totalement retiré du monde et en prière, il a quand même des hauts et des bas, des fluctuations d’énergie mentale, des courbes de sa libido… que la méthadone supprime.

Il y a une explication technique très précise par rapport à la méthadone. Après il y a une autre chose, qui est le rapport au plaisir, qui est le rapport social à la dope. Chez les gens qui prennent de la drogue aujourd’hui, ceux qui le font pour l’effet qu’elle a sur leur cerveau sont finalement relativement minoritaires. Aujourd’hui ceux qui prennent de la dope le font le plus souvent pour appartenir à un milieu, résoudre une crise identitaire, ou pour la solution économique qu’elle représente. Aujourd’hui, la majorité des usagers de drogues le sont pour des raisons de blé, tout simplement. Le premier choc pétrolier en 1973, coïncide aussi avec la première mise en masse sur le marché de l’héroïne par les mafias : les gens allaient tous vers le produit pour des raisons très personnelles. Et on avait une grande majorité de blancs. Après on a commencé à être dans les problèmes économiques, de survie quotidienne, l’immigration arrivant de pays plus pauvres a commencé à vendre de la drogue pour exister. Parce que c’était pour elle la seule filière ouverte. Elle ne prenait pas encore de drogues. Première génération du deal de rue : des maghrébins. Dealers, pas consommateurs.

Les consommateurs restaient des Français blancs, de la petite classe moyenne. Quelques années après, c’étaient les petits frères maghrébins, tous plus ou moins dealers et consommateurs. Puis est apparue une nouvelle couche d’immigrés vendeurs qui n’en prenaient pas non plus, c’étaient les blacks. Et dans les familles maghrébines, les gosses qui voyaient leurs aînés décimés par la prison et le sida se sont révolté. C’est eux qui ont monté les premières bandes d’« anticamés », qui traquaient le toxico dans les cités pour le dépouiller, mais aussi pour se démarquer par réaction, et pour « venger les leurs » d’une certaine façon. Ou ils se sont tournés vers l’islam, mais là aussi comme une planche de salut identitaire, et l’islam qu’on leur a laissé était un islam privé de mosquées, d’espaces publics, de reconnaissance par la société française, et qu’on avait donc rendu perméable à l’intégrisme. Mais c’est une autre histoire.

Il y a quand même là un problème. C’est la prohibition qui a fabriqué ces usagers, par générations entières. Cela veut dire surtout qu’il y a un grand nombre d’usagers qui ne le sont pas « pour de bonnes raisons ». Mais pour des raisons rapportées, liées au marché noir. Pour des raisons de déficit, soit identitaire, soit économique.

On peut à la limite travailler sur les addictions parallèles. Il est clair que l’objectif premier de Ligne Blanche [1], c’est la légalisation, pour tout un tas de raisons qui tiennent à la nécessité pour l’usager d’avoir une garantie de la qualité de la substance et de la continuité de l’approvisionnement, de la décriminalisation. Mais aussi parce que c’est seulement à partir de là que la ligne de partage pourra se faire entre les différents usages : on la prend pour le plaisir, pour se soigner, pour oublier, pour modifier son rapport au monde… ou pour des raisons liées à la prohibition et qui auront disparu. Aujourd’hui on est noyé dans le phénomène de masse. Moi je me suis battu pendant un an à ASUD [2] pour défendre l’idée d’une certaine autonomie de l’usager automédiqué et je dois dire que je n’ai pas réussi. On est tellement minoritaire, nous, les gens qui sont là avec les drogues pour se soigner…

Respecter le choix du malade et l’intégralité de sa dignité jusqu’au cœur de sa nécessité, cela apparaît très évident quand la maladie est d’ordre physique. On peut lui pardonner. Mais si c’est, comme moi, parce que le mec il n’a pas de peau sur le plan mental et que le monde est contondant pour lui et lui fait mal, et que même l’amour est abordé comme une agression parce qu’il n’a pas de réserve par rapport à l’intensité de ce qu’il vit, qu’il a besoin d’installer de la distance, cela passe complètement à l’as, parce que cela ne se voit pas. Et cela passe auprès des autres usagers, plus encore qu’auprès des médecins, comme une simple perversion de discours, un alibi dissimulant d’autres motifs moins avouables. Je pense cependant que les choses peuvent se traiter en parallèle dans une certaine mesure : traiter le problème social et politique à partir du quotidien du vécu communautaire et dans sa relation au produit. C’est-à-dire, par exemple, que quand ASUD dit qu’il travaille à la prévention, il faut aussi interroger les substances, parce que c’est cela qui permet aussi de faire une prévention mieux adaptée. Il ne faut pas nier la substance, parce qu’en chaque substance il y a une philosophie, il y a un effet psychologique et il y a une histoire. Un produit n’est pas nécessairement le même à son premier jour et à sa trentième année d’utilisation. Pas le même en usage constant et en usage épisodique. Pas le même seul et en interaction avec tel ou tel autre. Je trouve très bien qu’on défende l’espace privé de la relation de chacun avec les produits par rapport à la pression sociale d’inquisition. Mais par contre, au sein de l’autosupport, le lieu où les usagers en tant que tels se retrouvent et échangent des outils, cela ne doit pas jouer sur cette dichotomie autour de la notion de privé. Au sein d’ASUD, sous prétexte de préserver une intimité, on nie férocement toute possibilité de développer une parole communautaire. On nous incite à nous en tenir à une stricte coupure entre militantisme et vie personnelle, entre usage des drogues et parole sur les drogues. Résultat : on nie la substance et l’on n’a plus pour représenter la parole active des usagers que des usagers inactifs et professionnels, ex-usagers, usagers repentis ou usagers honteux. Fuyant tout ce qui pourrait leur rappeler de trop près leur goût passé ou secret pour les drogues, de sorte que l’usager actif avéré devient plus suspect et déplacé au sein du groupe d’autosupport que n’importe où ailleurs dans une société prohibitive plus désinvestie.

Sur la question de la vie privée, j’ai envie de reprendre la réponse d’Aubry Angels qui disait, en 1965 dans une interview dans le journal Rolling Stone : « Mon grand secret c’est de ne pas avoir de vie privée ».

Quand Fabrice présente ASUD sur le terrain de la réduction des risques, ça, c’est clair. Après, quand il vient dire que ce qui est de l’ordre de l’expérience est de l’ordre de l’indicible, moi, je n’y crois pas du tout. Y compris pour le plaisir. Et même si on gardait cet espace-là dans le domaine de l’intime, il y en aurait d’autres encore qui, eux, sont dicibles. Comme l’automédication par exemple, ou ce que je nomme endorphino-insuffisance, ou ce qui se joue dans l’injection. Des domaines où chacun aujourd’hui s’est forgé et a fait cristalliser sa petite opinion personnelle sans les confronter clairement avec les autres. Je suis sûr qu’on pourrait parvenir collectivement à certaines mises à jour vraiment éclairantes pour tous dans la pratique et dans le regard sur la pratique.

Et puis il y a aussi un vrai savoir par rapport à la notion de dépendance. Je vais choquer des tas d’oreilles en disant que la dépendance grossière, prégnante, tenace, intérieure, de l’héroïne a été pour moi un fantastique outil de libération. C’est-à-dire une certaine capacité de reconnaître la dépendance dans ses fonctionnements sociaux totalement inconscients, qui s’avère étonnamment émancipatrice et ouvrante.

Il y a un savoir qui peut servir bien au-delà des seuls usagers. De la situation d’accro au long cours, on peut apprendre mille choses, non pas uniquement sur la drogue, mais aussi sur la relation générale à la dépendance, à la liberté et sur la relation de l’une à l’autre, qui sont utiles pour l’ensemble des hommes, eux-mêmes dépendants de façon plus inconsciente de vecteurs moins grossiers et immédiatement moins tyranniques qu’une substance chimique, mais non moins influents, au contraire.

Il y a donc des savoirs à en tirer : le rôle et les signes de la dépendance, la portée de l’injection, le fait que, pour le cerveau, angoisse, plaisir, douleur, douceur, extase, tout ça c’est un seul et même stimulus auquel sa réponse unique est la fabrication et la diffusion opiacée immédiate, ou la manière dont le LSD, par exemple, éclaire prodigieusement les liens logiques du tout à la partie, etc. Le monde des drogues fourmille de questions passionnantes encore informulées ou irrésolues, les drogues nous ouvrent mille nouveaux domaines de recherche dont les fruits intéresseront tout autant les non-usagers que les usagers. Il y a aussi des choses fondamentales dans les substances. Des choses à découvrir, à apprendre et à transmettre. Chaque substance, ainsi, a un type d’effet particulier qui va heurter ou épouser, selon les cas, le mode de pensée de la personne utilisatrice. Et je pense que c’est en extirpant ce savoir propre à chaque substance – quel mouvement elle crée en nous, à quel type de nécessité elle peut répondre ou à l’inverse pour quel type d’individus elle est plus particulièrement à déconseiller, etc. – que l’on peut servir au mieux la collectivité, et en particulier chaque nouvelle génération d’usagers qui aujourd’hui est astreinte à tout recommencer à zéro, à tâtons dans le noir absolu, et à tout n’apprendre que de ses propres erreurs, dont certaines peuvent être fatales. État modifié de conscience, d’accord. Mais dans quel sens ? Réagir plus vite dans la mauvaise direction n’est pas en soi une chose heureuse. Il y a la maîtrise et il y a l’équilibre. Je suis par exemple certain, en l’état bancal de ma personnalité, d’être plus fiable, meilleur citoyen, meilleur compagnon... sous opiacés qu’à jeun.

Nous devons absolument transmettre ce savoir de la substance, même si aujourd’hui, dans ce pays, c’est d’abord la loi qui nous en dissuade. Les opiacés, ainsi, sont un isolant. Des réducteurs du champ de conscience et en même temps de fantastiques compensations, semblables au produit de la jouissance sexuelle, de telle sorte qu’ils vont naturellement prendre sa place et tuer la libido. Or la libido n’est pas seulement utile à l’acte sexuel mais à l’ensemble de notre comportement désirant, de nos liens sociaux, de notre appétence… De la même manière que cela a fantastiquement bien marché par rapport à mon sida en me protégeant davantage des agressions du monde extérieur, ce côté isolant peut s’avérer autrement dommageable dans d’autres domaines ou relations.

Tout le monde sent bien cette influence de l’opium sur le relationnel. Au point qu’on pense collectivement l’héroïnomane comme un mec qui prend et qui ne donne pas, parce qu’il n’est plus dans l’échange, parce qu’il est dans une relation narcissique à lui-même et à son plaisir et qu’il n’a plus besoin des autres que comme instruments. C’est vrai et pourtant faux. C’est vrai comme tendance. La drogue tend à nous isoler satisfaits. Mais c’est faux si l’usager est un type qui, comme moi, est au départ déséquilibré dans l’autre sens : nu et écorché par l’hypersensibilité et l’absence de distance qui lui rendent tout du monde, y compris la part qu’il en aime, d’emblée contondant et, donc, instinctivement répulsif.

Entendons-nous, la drogue ne fait pas de miracle : ainsi, pour moi, si la douleur de la séparation est atténuée, et si la distance rapportée de l’opium permet de mieux voir venir les choses, elle ne m’apprend pas à les accueillir. Si ma réaction répulsive est abolie, il demeure la place vide d’une répulsion que plus rien n’explique, qui accentue encore le malentendu et rend ma non-adhésion encore moins sympathique aux autres. La drogue n’est donc pas la solution mais seulement le premier étage de la solution, les autres étant mon propre travail vers les autres, travail que l’influence de la drogue cependant, dans le même temps qu’elle l’a rendu possible, rend aussi très improbable parce que les raisons désirantes d’y parvenir ont été gommées par la drogue. Et il va donc me falloir : premièrement, mesurer moi même, tout seul, l’ensemble de l’influence, positive et négative, de la drogue ; deuxièmement, en prendre le contre-pied volontaire, par une sorte de projection héroïque dans un désir méritant de l’autre dont pourtant je ne ressens plus la nécessité impérieuse (anesthésiée par la drogue) et malgré que le ressenti d’autrui à mon égard ne nous incite ni l’un ni l’autre au rapprochement et à la découverte. Ce n’est donc « pas si simple », mais si je ne fais pas cet effort, alors, avec le temps, la drogue va m’isoler complètement, jusqu’à totale désocialisation et même au-delà. Or, cela, si je le sais, ce n’est hélas pas parce que quelqu’un a su et pu m’en avertir et me l’épargner, mais parce que j’ai fait au contraire sans boussole tout le voyage jusqu’à ce terme. Là où je voulais réagir à l’interview de Fabrice, c’est quand il dit que la façon de faire lien avec la société c’est d’être un usager non-défoncé Mais qu’est-ce que ça veut dire un usager non-défoncé Moi je pense que la manière de faire lien, profondément et définitivement lien, c’est d’être un usager qui se défonce. Cette notion d’usager non-défoncé je n’arrive pas à comprendre ce que cela veut dire.

On consulte des usagers sur des messages de prévention, on les intègre dans les instances comme par exemple la commission de substitution (même si c’est encore une présence purement prétexte qu’on devrait sans doute refuser d’assumer en l’état). Il n’en va pas de même sur la mise à disposition commerciale des produits, sur les jugements de comportements liés aux drogues, ni nulle part ailleurs. C’est même une raison d’être pour Ligne Blanche que cette volonté de sortir la parole des usagers de la seule santé publique comme espace obligé et de l’installer d’emblée sur le terrain de la citoyenneté et du partenariat social et politique.

En médicalisant les drogues, en en faisant des substances-matières et non pas des substances-énergie ou influence, on a beaucoup de mal à combattre la prohibition parce qu’en fait, qu’est-ce qu’elle vient foutre la prohibition dans un problème de santé ? On a les yeux rivés sur le dernier maillon de la chaîne : le cadavre de vingt ans seul dans la ruelle ! Il faut se situer en amont, dans la réduction des dommages, dans le rapport social à la drogue. Là on retombe très vite sur les effets pervers de la prohibition, et on les cerne beaucoup mieux, y compris au plan sanitaire. La compulsion, par exemple, qui est le meilleur argument des prohibitionnistes pour combattre et interdire toutes les drogues. Eh bien la compulsion est bien davantage dans la prohibition que dans le produit. C’est quelque chose que toutes les distributions contrôlées ont mis en évidence : dès qu’on rentre dans une relation socialement apaisée au produit, la compulsion disparaît et avec elle la prise de risques et l’augmentation soi-disant fatale des doses. Au contraire, au bout de quelques mois, tous les usagers diminuent leur consommation quotidienne pour se stabiliser autour de ce que j’appelle leur dose de confort.

Sauf peut -être avec la cocaïne – et encore il faut voir, on a peu de données hormis une prescription anglaise qui paraît plutôt cohérente ! Parce que là, la compulsion est aussi dans le produit. Des chercheurs viennent de mettre au point une molécule qui libérerait de cette dépendance du psychisme pour la coke. Je veux bien croire que cela fonctionne. L’erreur, c’est que la molécule à peine inventée, ils parlent déjà de l’appliquer aux opiacés et aux autres drogues. Et là je vous parie un billet qu’ils vont droit à l’échec. C’est exemplaire de cette inculture sur les drogues en tant que substances-effets-influences dont je parle. Tu montes un plan de dope dans un quartier, un plan de rue, et tu fais une étude sociologique de qui tu rencontres dans le monde des drogues. Première constatation : ça dépend du produit. Les nouvelles drogues de synthèse ont la clientèle la plus blanche, européenne, fortement universitaire, professions libérales, artistes, moyenne d’âge 22-23 ans. Le cannabis, la plus diversifiée. L’héro, la coke, le crack, la plus urbaine et désocialisée, surtout dans la rue. Résultat : dans ta clientèle tu comptes très vite 60 à 70 % d’Indiens, de Blacks et d’Arabes, au bas mot. Et souvent davantage. Puis tu fais courir le bruit que le plan est tombé et tu suis à la trace le parcours de tes affiliés. Si aucun dealer ne se pointe, les clients se dispersent assez vite, et comme ils sont aux abois, ils cherchent une issue. Il y a ceux qui ont un plan de secours, et il y a les autres. Pour ceux-là, la première issue, c’est la substitution.

Tu vas voir direction prison. Prisonniers des drogues : Blacks et Arabes 90 %, avec de nouvelles hiérarchies subtiles organisées sur des bases racistes. D’un côté les Beurs et les Arabes, on va dire bâtiment E, avec des Asiatiques et des sud-Américains en situation largement minoritaire, c’est-à-dire exploitable, et puis dans un autre bâtiment, disons D ou F, ce sont les Antillais qui font la loi et soumettent les Africains pur jus, et les Français de première ou deuxième génération qui ont le pas sur les naturalisés, qui ont le pas sur les clandestins. Ailleurs, l’immense marché des Français blancs, qui consomment mais n’accèdent plus aux filières, désormais toutes « nationalisées » ; avec, entre les deux, jouant les gros bras moitié intermédiaires moitié police intérieure, les Blancs les moins européens, Yougos, Kossovars, Albanais, Roms, parmi lesquels la guerre installe brutalement de nouvelles lignes de fracture. La drogue participe à 70 % des délits initiaux et occupe l’essentiel des tractations internes, mais en fait ça n’intéresse quasiment personne ce qu’elle est, ce qu’elle procure de plaisir, mais seulement pour ce qu’elle représente socialement, comme lien, comme argent, comme identité… Tout le monde consomme ou traficote, ça fait partie de l’initiation de base, des rituels de reconnaissance, des petites victoires sur le système, des modes de communication et des lignes de démarcation. Et en même temps, en prison, l’autre drogue, la licite et médicamenteuse, est partout gratuite, quotidienne, pléthorique, livrée à la brouette du matin au soir par des gardiens qui savent qu’une prison sous neuroleptiques est une prison plus calme, et facile à garder. Alors...

Tout ça c’est quoi ? Un problème sanitaire ou un problème social ? Il y a une histoire intelligente, très intelligente et très fine à avoir avec les drogues, magnifique, dont moi je ne suis d’ailleurs pas vraiment capable, parce que je suis trop mal construit. Cela peut devenir aussi un vrai élément de guerre, comme c’est le cas en Colombie, en Birmanie, ou en Afrique. Mais aussi en Europe. Et une chose est sûre, c’est que la prohibition ne sert qu’à lui fabriquer cet avenir de guerre.

Avec la prohibition, il y a aussi une fantastique histoire de mensonge. Les médecins qu’on allait voir avant la substitution exigeaient de nous un bel alibi romanesque auquel ils ne croyaient pas eux-mêmes une seconde pour être en quelque sorte « couverts » avant de nous signer un bon toxique et il fallait ainsi jouer en permanence un personnage décalé, pré-écrit. Tu es installé dans le mensonge en permanence. Non pas simplement sur le plan légal mais sur tous les plans. Tout nous y pousse : pour trouver l’argent et pour trouver le produit, avec la société et avec les proches, puisque notre usage est indicible « tel quel ». C’est aussi un fantastique théâtre, et cela donne forcément un humour qui est une sorte de politesse.

La drogue, c’est l’invention du voyage immobile, et c’est bien avant la roue. La question des drogues n’est pas la propriété de ceux qui en prennent. Il faut se garder disponible. Être librement traversé par les choses. Entendre ce qui sourd d’elles quand on cesse de parler pour elles ou de les utiliser. Afin d’en restituer juste ce qui murmure, le son juste de la voix des choses. Juste marchant à hauteur des arbres. La légalisation livrée aux lois du marché pourrait bien s’avérer être une catastrophe. Après trente ans d’usage, je ne suis toujours pas persuadé que les drogues soient une bonne chose en soi.

C’est la phrase de Knobelpiess en ouverture de son « Q.H.S » : « il y a des vies qui vont d’antécédents en antécédents sans ne jamais passer par le présent. » La petite différence c’est qu’on peut, nous, apporter du savoir à cet endroit. C’est quoi le grand mot d’ordre du drogué : « Fais tourner » non ? On pourrait faire des tas de choses comme ça pour ces autres qui sont dans des plans coinçants de drogue. Un joint ça peut rendre parano. Qu’est-ce que la parano sinon un conflit ou une déflagration entre deux images qui se superposent : celle, acquise, de la situation telle qu’on la perçoit, et celle qui installe le trouble d’un nouveau champ de possibles où toutes les lignes ne se prolongent pas selon la pente que l’on pouvait imaginer. Or ce décalage remet brutalement en cause nos certitudes. Et selon la plus ou moins grande nécessité qu’on en avait, s’installe en nous un trouble qu’on va compenser par le choix de l’image acquise. Cela se produit ici sous l’effet d’une ouverture artificielle du champ de la perception, phénomène qu’engendrent tous les hallucinogènes et les drogues en général à l’exception notable de l’opium et de l’alcool.

Il y a des tas de raisons différentes à cela, mais j’en connais une au moins sur laquelle on peut agir… Putain ça y est… tu as prolongé la question, et j’ai encore perdu le fil… ce qui me tue c’est d’être dans un double temps : d’être déjà dans la formulation des choses et de devoir en même temps écouter autre chose qui interfère.

Ça fait confusion dans ma tête, désolé. Sans déconner. J’ai l’impression qu’il y a des trucs que je peux dire… comme une clef quand on parle avec moi. Ce que je te dis te paraît vide de sens ? Fais mentalement un pas en arrière un pas sur le côté. Et tu réentends la même chose depuis cette nouvelle perspective. Très souvent cela suffit à balayer l’incompréhension. Sinon... eh bien c’est que j’ai vraiment dit une connerie, ce qui m’arrive aussi souvent. J’ai l’impression qu’avec tous les gens qui m’entourent, j’ai ce problème de distance. Que le rebond ne se joue pas au même endroit. Du coup, ça me fait jouer un autre jeu que les autres, qui accentue ma singularité et mon isolement.

JOSEP – Pas tellement, je ne pense pas. Juste à des moments comme ça… (long silence). On arrête là ?

GÉRARD – Oui, je suis crevé. D’ailleurs le meilleur est déjà passé…

[Source : farid]