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Encore un témoigne sur ce sombre jeudi lyonnais.

« Je suis écœuré. Difficile de trouver les mots. Pas l’habitude d’écrire. Mais je ressens le besoin de témoigner tout simplement. Je ne parlerai que de cette journée du Jeudi ici à Lyon Bellecour. »


Ce matin vers 10h45, avant d’aller chercher mon enfant à l’école, quelques groupes d’étudiants regroupés, attendant pour manifester. Aucune agitation. Les forces de l’ordre encerclaient, contrôlaient déjà tous les accès. À noter en plus l’hélicoptère (pas encore là à ce moment), les deux tanks à eau...


Je suis revenu vers 13h45, j’ai pu rentrer sur la place et me poser vers la rue Émile Zola sur un banc comme la plupart des lycéens. Quelques passants... Et même une « baqueuse » avec brassard rouge, casque, bouclier qui traversait en solo d’un bout à l’autre à grands pas...

À côté de moi, un groupe d’adolescents. J’entends l’un d’eux dire : « J’ai envie de pisser ! J’en peux plus... ! » Un autre lui répondre ; « T’as essayé là-bas quai de Saône ? » Je regarde plus attentivement et je vois en effet que chaque ado était refoulé par les CRS. Soleil, un gros pétard qui explose tranquillement... calme plat.

Puis, vers 14h, retentit un mégaphone et clameur... Comme beaucoup d’autres, je me lève et pars en direction de la place Antonin Poncet. Arrivé à l’angle, attroupement de jeunes, qui comme moi viennent voir ce qui se passe. Je vois des drapeaux : « Libérez nos camarades ! Libérez nos camarades ! » Je passe le contrôle...je sens un regard casqué se retourner vers moi et... rien.. Jean, blouson, cheveux grisonnant, je passe... 
La tension monte...

CRS et Bac+ camionnettes constituent une ceinture empêchant l’intersyndical et d’autres venus, côté place Antonin Poncet soutenir et manifester avec les lycéens, côté Bellecour... Les points se lèvent, des cris couvrent le bourdonnement de l’hélicoptère qui tourne au-dessus de nos têtes inlassablement... Autour de moi, la tension monte, en moi aussi... Situation bloquée. Cette situation est restée bloquée ainsi pendant plus d’un quart d’heure sans aucune hostilité. Du coup, j’ai pris le temps de regarder de plus près les CRS, leur équipement, mais aussi leur regard. J’ai vu des cyborgs...

Aucune discussion possible. Le rapport de force (protection, équipements armés) est tellement disproportionné que je me suis senti agressé, menacé... Puis, la tension monte encore, encore et ce blocage de cette situation absurde, amène quelques jets de pierre. Moi physiquement, je ne savais pas quoi faire et j’imaginais qu’une percée pouvait changer le cours des choses et je la ressentais physiquement. Nous étions nombreux, bien plus nombreux qu’eux. Et par surprise, nous aurions réussi. Mais je me voyais mal crier ; « Allez, on fonce dedans...! » 
Non.

Je reste debout. Des pierres volent, j’attends et la première salve de lacrymos tombe. Des représentants syndicaux avec des drapeaux semblent parlementer. ça siffle, ça hue.. Mégaphone : faut rejoindre le cortège intersyndical derrière sur quai Gailleton... Vers où ? Laisser les lycéens enfermer ? Partir sans eux ? Et aller où ? (Place Guichard). Un p’tit tour et puis s’en vont. Non. Pas envie. La situation était là.

Les drapeaux flottent, côté Bellecour, fumée blanche, les lycéens disparaissent.. Ah oui, j’ai pas bien compris mais y’a le drapeau peace qu’arrive comme un trophée sous les acclamations... Il se place en tête et là, j’ai même cru naïvement qu’on allait enfin rentrer sur la place drapeau peace en figure de proue. 
Bon j’abrège. Tension, tension, pétards, roue de vélo, hélicoptère, ballets des cyborgs, deuxième salve bien fournie de lacrymos et là on recule tous jusqu’au quai et pousser jusqu’au début de la rue de la Barre. Pas mal de drapeaux partent en direction de Guichard, regroupement, à nouveau face à face police.

Il devait être vers 16h. De loin, Bellecour semblait désertique. Je ne sais pas ce qui s’est passé exactement. J’ai entendu dire qu’il y avait eu gazage, matraquage, tankage à eau... Sur qui ? Pourquoi ? Il y a un filtrage. Comment s’est-il opéré ? Vers 17h, je bouge de checkpoint, celui de la Ré, je vois quelques lycéens errer dans le vide, ensuite rue Émile Zola, là je vois un CRS plaisanter, s’amuser à menotter une demoiselle nanti en faisant mine de la traîner sur la place et faire reculons parce qu’il y avait un gradé. Je fais le tour jusqu’au pont Bonaparte et là je vois plus d’une cinquantaine de lycéens les uns derrière les autres. Ils sont fouillés, contrôlés.

Je demande à l’un d’entre eux qui vient de sortir s’ils sont photographiés. Il me dit que lui non, mais d’autres oui : « J’ai posé des questions dit-il : Qui photographiez-vous, sur quels critères ? » On lui répond : « Eux par exemple, en survêtement... ! » Il commence à faire nuit. 
Rue Antoine St Exupéry, un car avec des dizaines de lycéens prêt à partir... Un drapeau rouge avec le visage de Che Guevara : « Révolution- Solution ».


Je quitte Bellecour. 
Si mon enfant s’était retrouvé enfermé sur cette place... J’aurais été capable d’une agressivité difficilement contrôlable. Mêmes les pierres n’auraient pas suffi, encore moins les voitures retournées... Ce qui est cassé par certains est la marque d’une grande force, d’un grand courage... Consciemment ou inconsciemment, ces gestes arrachent des marchandises aliénantes dans un décor de rues murées de vitrines, va et vient incessant de voitures stressées, bruit, air irrespirable. Marchandises parmi les marchandises, où êtes-vous parents ? Où êtes-vous vivants ?

[Sourcer : rebellyon]