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Londres s’apprête à indemniser les victimes du régime colonial au Kenya

Les archives déclassifiées détaillent les atrocités envers les rebelles Mau Mau

Le télégramme diplomatique britannique est classé top secret. Daté du 17 janvier 1955, il rend compte avec une froide précision de l’assassinat de prisonniers au Kenya par huit membres des forces de l’ordre coloniales britanniques. Parmi les causes des décès, on trouve des mentions telles que « passé à tabac et rôti vivant »...

Ce document provient de l’un des 1 500 dossiers progressivement déclassifiés par les archives britanniques depuis avril 2012. C’est leur publication, après une longue bataille devant les tribunaux, qui pourrait enfin apporter la justice aux Mau Mau, le nom des « rebelles » kényans dans les années 1950. Les télégrammes détaillent les brimades et supplices qu’ils ont subis, apportant des preuves irréfutables des horreurs du régime colonial.

Si bien que Londres semble désormais prêt à reconnaître sa faute et à verser des compensations aux victimes. Les avocats du Foreign Office viennent d’ouvrir des négociations avec ceux des Mau Mau pour tenter de trouver un accord. Selon le Guardian, qui a révélé l’information, environ 10 000 personnes pourraient bénéficier de l’indemnisation.

Ce n’est cependant qu’une petite partie de ceux qui ont souffert des massacres. La rébellion des Mau Mau contre le régime colonial britannique débute en 1952. Londres décrète alors l’état d’urgence, qui restera en vigueur jusqu’à 1960. Face à l’insurrection, les Britanniques choisissent la punition collective. Seuls ceux qui combattent à leurs côtés sont protégés. Les autres sont, par défaut, tous coupables : des villages entiers sont visés, des dizaines de milliers de personnes déplacées. Au besoin, les forces de l’ordre tirent à vue sur la foule.

Pendant huit ans, les Britanniques mettent en place des camps de prisonniers aux conditions atroces. La castration et le viol y sont communs ; la torture par asphyxie, avec de l’eau mélangée à du kérosène, est couramment utilisée.

Entre 80 000 et 300 000 personnes sont internées. Parmi elles se trouve le grand-père de Barack Obama, Hussein Onyango Obama, aujourd’hui décédé. « Ils - les gardiens du camp - lui écrasaient parfois les testicules entre des barres de fer. Ils lui ont aussi percé les ongles et les fesses avec des épingles, en lui tenant les mains et les pieds attachés », témoignait en 2008 au Times sa femme, Sarah Obama.

En 2002, un groupe de cinq anciens Mau Mau lance une procédure judiciaire pour obtenir réparation. Pendant des années, le gouvernement britannique a tout fait pour la bloquer. Il craignait notamment que d’autres anciennes colonies ne fassent de même, à commencer par le Yémen, le Swaziland et la Guyane britannique, où les violences ont été nombreuses.

Mais étape par étape, Londres a perdu la bataille devant les tribunaux, jusqu’au tournant de 2011 : après les demandes répétées des avocats des Mau Mau, le Foreign Office dévoile l’existence d’archives diplomatiques de l’époque. Ces dossiers n’avaient pas été conservés avec le reste des documents officiels, mais empilés dans un centre de recherche scientifique du gouvernement. L’étiquetage était fait de telle manière que ces vieux papiers poussiéreux ne paraissaient même pas appartenir aux services diplomatiques.

La publication des archives – qui ne sera terminée qu’en novembre – a changé la donne. Face aux preuves accablantes, le gouvernement britannique ne peut plus plaider l’ignorance.

[Source : Le Monde]