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« Je n’en peux plus », « on se sent des moins que rien », « pour être sommaire, c’est vraiment sommaire. On est comme en prison », « notre place n’est pas ici mais dehors », « on n’est pas des criminels ! ».

Voilà ce qui choque, voilà ce qui reste et raisonne à la lecture de cet article paru dans Le Monde d’aujourd’hui [27 février]. Article qui me rappelle un autre papier, paru le 10 février dernier dans le journal Sud-Ouest. Même démarche journalistique, même cadre : les CRA, abréviation pour Centre de Rétention Administrative.
On aurait presque envie de dire « Centre de détention ». À une lettre
près… si proches… ainsi que le sont les conditions…

Témoignages sur ces camps fermés

  BORDEAUX : AU SOUS-SOL DU COMMISSARIAT DE MÉRIADECK

Il faut prendre l’ascenseur, descendre
au premier sous-sol, suivre derrière le
policier un couloir aux murs d’un
jaune flashy. Une première porte,
banale, si ce n’est son fonctionnement
sécurisé. Elle ouvre sur un vestibule
étroit où le visiteur est invité à se
délester de sa carte d’identité et de
son téléphone portable. À droite, le
local de surveillance et l’infirmerie ;
en face, la machine à café et le changeur
de monnaie ; à gauche, une
lourde grille aux solides barreaux.
Cliquètement des clés, grincement de
la porte, odeurs de cuisine et de tabac
mêlées. Bienvenue au camp de rétention
administrative de Bordeaux.
La France compte aujourd’hui vingtquatre
de ces « antichambres de l’expulsion
 ». D’autres sont prévues pour
remplir les objectifs gouvernementaux
de 28 000 reconduites à la frontière
de sans-papiers en 2008.
Mériadeck, c’est peut être ce qu’il y a
de plus moche à Bordeaux. Du béton,
et encore du béton. Le camp de rétention
de Bordeaux se situe au sous-sol
de l’hôtel de police de Mériadeck : un
bloc de béton qui s’articule en deux
secteurs autour d’un puits de jour
d’une vingtaine de mètres carrés,
seule source de lumière naturelle dans
cet espace totalement clos, et d’une
cour de « promenade » pour les retenus.
Le ciel est par-dessus le grillage
qui a été tendu voilà quelques années,
après une tentative d’évasion par
escalade. Les locaux comportent six
chambres, deux salles communes,
deux sanitaires, un coin laverie et le
bureau de la Cimade.
Le camp de Bordeaux, avec ses vingtquatre
places, fait partie des plus
modestes, même si les retenus peuvent
recevoir des visites, si de l’autre
côté de la grille les portes restent
ouvertes, la promiscuité, les chambres
de quatorze mètres carrés pour quatre
personnes, le dénuement des locaux
évoquent plus l’univers pénitentiaire
que le club de vacances.

  VINCENNES, CAMP 1 ET CAMP 2 : 260 PERSONNES EN TOUT

À première vue, les bâtiments, l’un
datant de 2006, l’autre récemment
réhabilité, semblent relativement
propres. Ils sont dans l’ensemble bien
tenus – si ce n’est ce problème de

tuyauterie qui a provoqué ces derniers
jours une fuite d’eau dans un des sanitaires
et une chambre. Mais les lieux
sont froids, déshumanisés : murs carrelés,
linos gris au sol… seule la peinture
des portes s’alignant le long des
couloirs apportent une vague touche
de couleur. Les chambres, collectives,
sont impersonnelles, équipées de deux
ou trois lits (pour certains superposés),
d’une table jonchée de restes de
pain et de gobelets de café, voire
d’une petite étagère sommaire où les
étrangers déposent leur « trousse de
toilette » : un sac en plastique qui leur
a été donné à leur arrivée, doté d’un
savon, de papier hygiénique, d’une brosse à dent « non
démontable », d’échantillons de dentifrice et de shampoing.
Les fenêtres, sans volets, sont souvent occultées par
un drap.
Pour toute distraction, dans une salle commune, un poste
de télévision, hurlant à tue-tête, juché et protégé d’un
Plexiglas, et deux PlayStation, récemment installées, ellesmêmes
encastrés dans un coffre en ferraille. Mêmes les stylos
sont interdits, « pour des questions de sécurité », explique
le commandant Bruno Marey, chef des centres de
rétention de Paris. Impossible d’écrire. Une sorte d’oisiveté
forcée, qui renforce l’insoutenable attente.

  BORDEAUX : REPAS BARQUETTES DANS LA SALLE COMMUNE

Ce midi-là, ils sont une dizaine à tromper l’ennui. Tous en
situation irrégulière et sous le coup d’un arrêté préfectoral
de reconduite à la frontière. Miloud et Omar ne sont pas là.
Ils passent au même moment devant le juge des libertés et
de la détention qui doit statuer sur la demande de prolongation
de la rétention déposée par le préfet. Omar sera
libéré, mais pas Miloud. L’administration avait réservé son
billet pour le Maroc avant même l’audience. Daoued, lui,
est encore occupé à sa toilette. Grasse matinée prolongée ?
Non. Une douche seulement et deux WC (dont l’un est
hors service) sont à la disposition des retenus. « Je me suis
levé tard parce que je me suis endormi tard, ajoute le jeune
homme. Depuis trois jours que je suis ici, je ne dors plus. Il y
en a qui prennent des cachets, mais moi je n’en veux pas. »
Il faut tuer le temps. Dans la salle commune où trois néons
éclairent d’une lumière crue trois tables en bois scellées
dans le sol, Jamel attaque le repas livré par une entreprise
privée. Au menu, une barquette de semoule, une barquette
de pommes de terre apparemment noisette et une barquette
dont le contenu s’apparente à un steak haché passablement
carbonisé. Au-dessus de sa tête, une télé branchée sur TMC
braille une série américaine que personne ne regarde.
La salle commune, c’est le dernier salon où l’on cause. Il y
a là Husseyn, un Kurde de Turquie qui souffre de troubles
graves attestés par un psychiatre. Son avocat a demandé
qu’un titre de séjour lui soit accordé pour raisons médicales,
mais le tribunal administratif ne l’a pas entendu. Expulsion.
Il y a aussi Khalil, un Marocain dont la santé n’est pas plus
florissante ; Mohammed, marocain également, dont le père
et la soeur vivent en France, en situation régulière, mais pas
lui. « On n’a qu’une seule vie, commente-t-il, fataliste. Soit
elle est bonne, soit elle est mauvaise ». La sienne ? « La
mienne ? Elle est space. » Il s’est fait interpeller alors qu’il
« bricolait chez un ami ». « En Italie ou en Espagne, t’as le droit
de travailler. Mais pas en France. Alors, certains font des
conneries parce qu’il faut bien manger. Moi, je ne demandais
qu’à pouvoir vivre ma vie sans emmerder personne. »
Comme beaucoup, il payait sûrement des impôts. Beaucoup
ont fui un pays, la misère et les violences d’une communauté,
la pauvreté, le désespoir aussi, souvent. Un camp de
rétention est une sorte de loft hors de l’espace et du temps
où se croisent des destins tous différents et tous dramatiquement
semblables. Ils rêvaient d’une vie meilleure et ne
comprennent pas la façon dont ils sont traités.

  VINCENNES : LA DISCUTE À L’INFIRMERIE…

C’est ici qu’une semaine auparavant, dans la nuit du 11 au
12 février, en représailles à l’injonction qui leur était faite
de quitter brutalement à 23h30 la salle de télévision, des
retenus ont mis le feu à des draps, incendiant deux chambres.
La veille, encore, plusieurs dizaines ont refusé de se
nourrir et ont consigné leurs doléances dans une lettre
adressée à la direction de l’établissement et à la préfecture.
Ils expliquent leur geste par « le manque de la moindre des
choses, la nourriture, les chambres sans chauffage, pas d’eau
chaude, l’hygiène, les provocations des forces de l’ordre et, la
chose la plus importante, la privation de notre liberté ».
Ici, les retenus ont le sentiment d’être réduits à des numéros,
badgés, surveillés par des caméras, appelés par interphone.
« On se sent des moins que rien », souligne Fataki,
un Congolais. Ils sont nombreux à piétiner devant le sas
qui sépare la zone de rétention proprement dite et la zone
administrative, à attendre leur tour pour aller à l’infirmerie,
dans le bureau de la Cimade, ou dans celui de l’Agence
nationale d’accueil des étrangers et des migrations. Une
attente qui peut se compter en heures. Mais l’infirmerie et
la Cimade sont leurs seules échappatoires, havres de paix
où ils savent qu’ils seront écoutés. « Certains demandent à
venir pour avoir juste un peu de crème ou un cachet de paracétamol.
Mais c’est un prétexte. Ils ont besoin de parler, d’être
rassurés », explique Josiane, l’infirmière du CRA deux.

  PARCOURS… LE STRESS, L’ANGOISSE… ET LA PEUR.

« Je suis en France depuis onze ans. J’ai été arrêté lundi à la
gare du Nord, et ils m’ont emmené ici alors que j’attends une
réponse à ma demande de régularisation. En décembre, la préfecture
m’a demandé d’apporter des attestations, j’ai un
emploi, des fiches de payes, de feuilles d’impôts… », raconte
Cissé, un Malien de 31 ans. Les « pensionnaires » n’ont
commis d’autres délits que de séjourner de manière irrégulière
sur le territoire national. Et, comme Cissé, la majorité
vit, travaille, en France depuis trois, cinq, huit ans… voire
plus, et y ont même pour certains une famille.
Alors, s’interrogent-ils, que font-ils ici, pourquoi sont-ils
privés de liberté ? « Notre place n’est pas ici mais dehors »,
insiste Moustafa, Marocain. « Un sentiment d’injustice et
d’humiliation qui les poussent à bout, nourrit une souffrance
qu’ils retournent bien souvent d’abord contre eux-mêmes. Les
cas d’automutilation, de scarification et les tentatives de suicide
ne sont pas isolés. Fin janvier, en une semaine, il y en a eu une
dizaine », rappelle la journaliste Laetitia Van Eeckhout.

  SUICIDE AU CENTRE DE RÉTENTION

À Bordeaux, ils étaient 650 en 2007, moins qu’en 2006
(695), sachant que les contingents de Roumains et de
Bulgares ont depuis intégré l’Union européenne. Ce sont
donc les Algériens, Turcs et Marocains qui forment le gros
des troupes. « On recense une soixantaine de nationalités différentes,
principalement d’Afrique et de l’ancien bloc soviétique
 », explique Pierre-Marie Lemaire. Sur deux sanspapiers,
l’un est expulsé, l’autre libéré [moyenne nationale…
que l’on a du mal à retrouver dans les fait… Car un
sans-papiers sur deux est peut-être libéré des camps en France,
mais il ne tarde pas à y retourner… QSP].
Soit sur décision de justice parce que les procédures légales
n’ont pas été respectées, soit (le plus souvent) faute pour l’administration d’avoir
obtenu des autorités du pays d’origine du retenu le laissez-passer indispensable à
son expulsion. Une liberté toute provisoire, puisque le clandestin sort du centre
de rétention comme il y était entré : sans papiers. Les plus chanceux obtiennent
un titre de séjour provisoire, pour étudier, pour se soigner, ou parce que la préfecture
a pris en compte les arguments des associations de soutien aux sanspapiers.
Aux clandestins solitaires cueillis au hasard de contrôles de police de
plus en plus nombreux s’ajoutent des couples et des familles qui se cachent d’autant
moins qu’ils sont là depuis longtemps et parfaitement intégrés.
« Au bout de quarante-huit heures, même les plus costauds changent physiquement
et psychiquement », soupire une bénévole de la Cimade au journaliste.
Actuellement, la durée maximale de rétention est de trente-deux jours en
France. Si elle devait passer à dix-huit mois comme le propose une directive
européenne, je n’ose même pas imaginer les conséquences…
Au pays des droits de l’Homme, amnésie suicidaire…

[Source : bhrumeur.blog.lemonde.fr]