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Depuis le 27 mai, depuis 33 jours, un occupant de la Bourse (Diallo) a entamé une grève de la faim dont personne ne parle. Trois autres occupants se sont unis à lui dans les jours suivants. Pour la première fois, la parole est donnée à trois d’entre eux. Comme par hasard, ils représent chacun l’un des secteurs les plus importants qui exploitent le travail des sans-papiers en France. Respectivement : le bâtiment, le nettoyage, la restauration. Ils exposent leurs doléances, leurs raisons, leurs espoirs. (Propos recueillis le 25 juin)

Diallo Koundenegoun

Malien, il est en France depuis vingt ans exactement. D’abord avec statut de réfugié politique, plus tard pour des raisons médicales (permis d’un an et demi), et, depuis de nombreuses années, travailleur sans-papiers isolé. Depuis 2002, adhérent à la coordination sans-papiers 75. Voici son témoignage.

« Je travaille dans le bâtiment, je suis professionnel dans mon métier, l’isolation des murs, depuis huit ans. Je suis bien intégré. J’ai appris mon métier ici, je connais bien mon boulot. Mais la France refuse toujours de me régulariser. Il n’y a pas de raison. Certains viennent et, au bout de 5 ou 3 ans, on leur donne des papiers, moi je suis ici depuis 20 ans. Maintenant, j’ai arrêté mon boulot parce qu’il y en a marre du travail en cache-cache, au noir, d’accepter n’importe quoi pour n’importe quel prix. J’ai décidé d’arrêter et de tout faire pour avoir mes papiers. Je ne vois pas la raison qui explique pourquoi on ne veut pas me régulariser. »

Diallo est délégué. À part lui, la position des autres délégués – en tant que responsables de la coordination 75 et actuellement de l’occupation de la Bourse, en tant que porte-parole de tout le monde – est qu’ils ne peuvent pas encourager une telle forme de lutte, que ce n’est pas à eux de dire ou suggérer de faire la grève de la faim, ce qui ne peut être qu’un choix strictement personnel. Mais, dès qu’il y a quelqu’un qui se décide pour cette forme de lutte extrême, alors il ne reste bien sûr qu’à le soutenir.

Voici l’explication de Diallo même :

« Maintenant, ce qui nous pousse, c’est un désespoir, c’est de l’angoisse par rapport à la situation des régularisations des sans-papiers. Cela fait plusieurs années qu’avec la coordination 75 on fait beaucoup d’actions et plusieurs occupations. Par exemple, l’occupation de la basilique de Saint-Denis, l’occupation de l’église Saint-Ambroise, l’occupation à Noisy-le-Grand dans le 93, l’occupation à la Porte Dorée, musée de l’immigration, l’occupation de l’École des hautes études en sciences sociales à Paris, et tout ça, on l’a fait sans résultat. C’est ce qui nous pousse à changer de tactique, parce que, au final, on pense que l’action ne donne plus rien.

Il suffit de regarder autour. À Paris il y a moins de grèves de la faim, alors que, par exemple, ça fait trois ans qu’il y en a à Lille. Donc nous aussi on a entamé une grève de la faim à Paris. À Nanterre, il y a actuellement 18 personnes qui font la grève de la faim, ils en sont à 57 jours de grève et ils ont tous eu des résultats, il y a des convocations qui tombent même pour les autres occupants. Nous aussi, ce qu’on voulait montrer c’est que l’action des grévistes de la faim ne concerne pas seulement eux, mais toute l’occupation. C’est le renforcement de la lutte que nous menons ici. La grève de la faim n’est pas en contradiction avec l’occupation, ça sert à la renforcer. Plus il y aura de grévistes dans cette occupation, plus ça va nous donner de la force. C’est très important que tout le monde s’entende sur ce point-là, cela nous apportera au plus vite quelque chose de positif.

Aussi, il n’ y a pas de contradiction entre notre position et celle des délégués. Il y a juste un malentendu parce que la grève ne s’organise pas comme l’occupation. La grève c’est une volonté personnelle, on ne peut pas réunir tous les occupants et leur dire : « venez, on va faire la grève de la faim tous ensembles ! ». Ce sont des volontés individuelles qui, au sein de la lutte collective, se réunissent avec cet objectif que la lutte prenne de l’ampleur. »

Gassama Djelano

Sénégalais, il est en France depuis bientôt huit ans. Il travaille dans le nettoyage. Adhérent à la coordination 75 depuis 2002.

« J’ai laissé mon boulot pour me joindre à ce mouvement de travailleurs sans-papiers isolés. J’ai travaillé pendant 2 ou 3 ans avec les papiers d’un collègue à moi. Je suis dans une situation où il est difficile de prouver que j’ai travaillé. C’est ça le problème du statut des travailleurs sans-papiers isolés que les syndicats semblent ne pas vouloir comprendre. Ce n’est pas grave si j’ai perdu mon travail, c’était un travail au noir, un travail de merde comme on en trouve partout à tout moment. J’ai les mêmes motivations que Diallo. C’est bon ce qu’il a dit, je le suis entièrement. »

Kanté Mamadou

Malien, cafetier de son métier, en France depuis 19 ans, il dit : « je travaille, mais durement ». En 2000 il a obtenu un titre de séjour pour des motifs de santé, lui permettant de travailler. Mais en 2004 à la préfecture on lui a dit : « maintenant tu es guéris, tu peux donc rentrer chez toi ».

Depuis, il est lui aussi dans une situation de travailleur sans-papiers isolé.

« Je suis dans la coordination depuis trois mois. Avant je ne connaissais pas le collectif, ce sont des collègues qui m’en ont parlé. C’est une bonne chose parce que quand tu es avec le collectif, tu peux faire beaucoup de choses que tu n’arriverais pas à faire tout seul. On est venu ici pour occuper, mais jusqu’à présent rien ne bouge. C’est pour ça qu’on a décidé de faire cette grève de la faim pour tout le monde. On ne peut pas obliger les autres à faire comme nous, mais nous on a pris notre engagement. C’est une décision personnelle et on va la tenir jusqu’au bout pour faire avancer les choses. Depuis 55 jours qu’on est là, rien ne bouge. On pense qu’on est sur une bonne voie car d’autres l’ont déjà fait avant nous. Cette grève de la faim n’a pas l’approbation du collectif, ils voudraient qu’elle s’arrête. »

Mamadou a été licencié récemment parce que ses patrons ont su qu’il n’avait pas de papiers. Il avait déjà été licencié d’autres fois pour la même raison. Quoique ces anciens patrons, qui souhaitaient le garder, avaient fait les démarches pour sa régularisation, cela n’avait donné chaque fois que des récépissés de courte durée. Finalement, en 2006, il se décide à faire des faux papiers, il trouve un nouveau travail. Mais il est arrêté en février dernier, lors d’un contrôle dans le métro en allant au travail.

« J’ai appelé mon avocat et il m’a fait sortir. Depuis, je ne peux plus travailler. Mon patron m’a fait une promesse d’embauche, mais je ne pouvais pas aller à la préfecture parce qu’ils m’ont classé en “reconduite à la frontière”. Un courrier envoyé le 17 avril n’a pas encore eu de réponse. C’est pour cela que je participe à l’occupation ici, on n’est pas là pour rien, mais pour obtenir notre titre de séjour. Dans ma boîte, j’étais le seul sans-papiers, ce n’était pas possible de se mettre en grève et de l’occuper. Nous, les travailleurs isolés, on est obligé d’être ici pour obtenir quelque chose, on est obligé de se grouper dans un lieu. J’espère que la CGT va nous soutenir et présenter nos dossiers à la préfecture. Certains ici n’ont même rien à présenter, aucune preuve. C’est difficile. »

Diallo réprend la parole

« L’opinion publique doit savoir que les sans papiers sont là, à la Bourse du travail, mais pas seulement. C’est partout en France et dans les foyers qu’il y a des travailleurs isolés. La coordination 75 a fait un appel à tous les travailleurs sans-papiers isolés pour qu’ils viennent nous rejoindre ici. Depuis qu’on est là, des soutiens sont à nos côtés. On demande à tous les Français qui ne sont pas encore au courant de notre lutte de venir nous soutenir. La France a besoin des immigrés et nous on a besoin des Français et de leur bonne volonté. C’est pareil. Je demande aux médias de venir voir qu’on est en lutte et qu’on a quelque chose à leur dire. Au début de l’occupation on a vu beaucoup de journalistes, il faut qu’ils reviennent car on a besoin d’eux. On a de nouvelles choses à leur dire, comme la grève de la faim par exemple. Ce n’est pas en dehors de la lutte, ce n’est pas en parallèle, ça fait partie de la lutte.
Le mouvement a pris une grande ampleur à Saint-Bernard, il y a 12 ans, avec la grève de la faim, mais il avait commencé bien avant. Je sais par mon frère que lui avait fait une grève de la faim à la Porte de Choisy en 82. C’est eux qui ont commencé. Ce sont les premiers noirs à avoir fait ça. Ils étaient soutenus par les syndicats, les médecins, tout le monde. Et ce qui m’étonne c’est bien ça, depuis une semaine qu’on n’arrête pas d’appeler Médecins du monde, ils refusent, on n’arrive pas à avoir quelqu’un pour venir nous visiter. Si je comprends bien, ils ne viennent pas parce que nous sommes en désaccord avec la cgt et Droit devant, ils nous ont demandé si on en faisait partie. C’est ça le boulot d’un médecin ? C’est de la discrimination, voilà ce que c’est, ce n’est pas normal, la raison c’est que nous sommes de simples sans-papiers. À l’église de Nanterre, un médecin vient tous les deux jours, ici on ne voit jamais personne, sauf avant-hier la Croix-rouge, quand j’ai appelé le Samu. Je me suis même déplacé en personne rue Parmentier, dans le 11e, chez Médecins du Monde. Ils ont refusé de nous prendre, alors que notre vie est en danger. »

Mamadou et Gassama en rajoutent :

« Oui, on a été rue Parmentier, et ils nous ont dit qu’on devait revenir le lendemain parce qu’ils avaient trop de monde à soigner sur place et qu’ils ne pouvaient pas nous prendre. Ils ont dit qu’on devait aussi voir ça avec la cgt parce que Médecins du monde n’est pas au courant de notre lutte, parce qu’on la fait en individuel. Comme ça, on n’a pas le choix, on est obligé de faire des choses qu’on ne devrait pas faire normalement quand on est trop faible, comme se déplacer. Cela met nos vies en danger. Quand la Croix-rouge est passée vendredi soir, ils voulaient nous amener à l’hôpital, mais on a refusé parce que ce n’est pas notre but. On ne fait pas ça pour se faire soigner. »

Et Diallo renchérit là-dessus.

« Je veux dire encore ça, pour finir. Ce qu’on subit là, c’est la cgt qui fait la combine. C’est la même combine qu’à la préfecture quand on est allé déposer nos dossiers le 30 avril. Ils nous ont dit : “il faut aller voir la CGT”. Lorsque nous on en est au 30e jour de la grève, Médecins du monde nous disent la même chose : “il faut s’adresser à la cgt ou à Droit devant”. Je pense que la cgt est en train de faire le jeu des politiques pour essayer de nous faire abandonner la Bourse du travail. Ils font tout pour nous mettre dehors et pour faire peur aux gens pour qu’ils ne viennent pas nous soutenir. La cgt n’assume pas son rôle parce que normalement le syndicat doit défendre tous les travailleurs. Partout on parle de démocratie et de droits de l’homme, or, je n’ai jamais vu Médecins du Monde venir ici. Maintenant, je vous remercie bien et j’espère que vous allez faire un effort pour publier, c’est la première personne qui vient nous interviewer depuis le début de la grève de la faim. »