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La mort de Nelson Mandela a déclenché une multitude de louanges chez les personnalités politiques françaises, de gauche et même de droite. Si tous semblent pleurer aujourd’hui la mort de Nelson Mandela et ne tarissent pas de louanges sur son « combat pour la liberté », leurs discours se sont bien accommodés de l’histoire et oublient de rappeler que la France figurera parmi les principaux soutiens de la politique raciste mis en place au pays de l’apartheid.

La France, durant les années 1960 et 1970, va en effet entretenir d’excellentes relations avec le régime raciste de Pretoria, en étant notamment l’un de ses principaux fournisseurs d’armes. La droite française (de De Gaulle à Giscard) et le patronat hexagonal auront œuvré à faire de la France – et de ses grandes entreprises - l’un des plus fidèles soutiens au régime raciste de Pretoria, en lui vendant armes, centrales nucléaires et technologies industrielles, malgré les sanctions et embargos des Nations-Unies.


Voir en ligne : Izuba.info

« Que serait aujourd’hui l’Afrique du Sud sans la France ? »
— M. Botha, ministre sud-africain de la défense du temps de l’apartheid

La collaboration française avec le régime raciste prend toute son ampleur à partir de l’année 1964. 1964. Cette année-là, l’année ou Mandela sera jeté en prison pour 27 longues années, la droite française, au pouvoir, n’applique pas l’embargo décrété l’année précédente par les Nations-Unies, contrairement à l’Angleterre, le partenaire historique, alors gouvernée par les travaillistes : la France devient ainsi le premier fournisseur d’armes de Pretoria.

« Entre 1964 et 1966, elle livrera ainsi trois Mirage 3 BZ, cinquante – quatre hélicoptères Alouette, seize hélicoptères Super-Frelon, vingt Mirage 3 EZ équipés de missiles Matra 530 ou AS 30, quatre Mirage 3 RZ, modèle spécial de reconnaissance équipé de caméra à l’avant, sans parler d’équipements plus légers (cartouches, grenades). C’est à peu près vers la même époque (fin 1963) que le gouvernement de Pretoria annonce qu’il entreprend la mise au point d’un missile sol-air capable de porter une tête nucléaire ou un gaz toxique. Opérationnel en 1969, expérimenté près de Bordeaux, le Cactus est une réalisation franco-sud-africaine, les firmes Matra et Thomson-C.S.F. ayant fourni le plus gros apport technique. »
— Claude Bourdet

 Une « amitié » fondée sur la lutte contre les colonisés et les populations africaines

Au moment où Pretoria proclame la République (5 octobre 1961 - le pays rompt ses derniers liens institutionnels avec la Grande-Bretagne [1]), la France entame sa septième année de guerre en Algérie. Selon Claude Bourdel, « des officiers sud-africains vont à Alger s’initier aux méthodes antiguérilla . »

Nous savions, grâce notamment à l’enquête de Marie-Monique Robin, que la France avait formé les armés des dictateurs d’Amérique du Sud à la doctrine française de « lutte antisubversive » - la « guerre contre-révolutionnaire » [lire ci-dessous] théorisée par les colonels Lacheroy et Trinquier. Des soldats français s’étaient directement chargés de la formation et de l’encadrement de la totalité des dictatures militaires qui déferleront à partir du coup d’État de 1964 au Brésil, puis ensuite en Argentine, Uruguay, Chili, Bolivie, etc. 1964...

C’est aussi en 1964, comme le rappelle Ivan du Roy [2], année de la condamnation de Nelson Mandela à la prison à perpétuité, que la France du général De Gaulle intensifie ses relations commerciales avec l’Afrique du Sud, devenant même le principal fournisseur d’armes du régime.

« En une décennie, les exportations hexagonales, hors vente d’armes, vers le régime de l’apartheid vont être multipliées par trois, pour atteindre en 1973 plus d’un milliard de francs de l’époque. En y ajoutant les ventes d’armes et de matériel militaire, la France devient alors le deuxième fournisseur étranger du régime raciste, derrière le Royaume-Uni mais devant les États-Unis et l’Allemagne de l’Ouest » :

85 entreprises françaises opèrent alors en Afrique du Sud. Et y investissent massivement. La Compagnie générale d’électricité et ses filiales, ancêtres d’Alcatel et d’Alstom, fournissent du matériel pour les chemins de fer ou la production d’électricité et y fabriquent des téléviseurs (Thomson). Renault et Peugeot vendent leurs moteurs à plusieurs usines. La famille Wendel, acteur majeur de la sidérurgie française (actionnaire d’Usinor, qui deviendra ArcelorMittal), s’y approvisionne en charbon pour alimenter ses aciéries.

Des groupes du BTP – notamment Dumez, qui deviendra plus tard une composante du groupe Vinci, et Spie Batignolles – y construisent des terminaux portuaires, des barrages hydroélectriques, et des autoroutes, comme celle de Johannesburg. La Compagnie françaises des pétroles, qui deviendra Total en 1991, possède d’importantes participations dans les raffineries sud-africaines, et s’est associée à Shell et BP pour forer au large du Cap.
— Ivan du Roy

 L’industrie nucléaire française et les banques hexagonales en soutien à l’apartheid

La première centrale nucléaire sud-africaine, la centrale de Koeberg [3], verra le jour grâce la technologie et aux capitaux français. Sa construction, engagée en 1976, par un consortium d’entreprises françaises composé de Spie Batignolles pour le génie civil, d’Alsthom pour l’îlot conventionnel et par Framatome (devenu Areva) pour la partie nucléaire, fera l’objet d’un tollé international car le régime d’apartheid était frappé par des sanctions internationales.

Howard Schissel [4] rapporte même que le consortium français aurait finalement été éliminé du marché par les techniciens de l’Escom [équivalent sud-africain d’E.D.F.] « à cause des garanties techniques nettement insuffisantes qu’il offrait lorsque l’Escom a dû céder aux pressions venant des plus hautes sphères du gouvernement sud-africain et choisir une centrale made in France ».

La centrale de Koeberg sera d’ailleurs, dans la nuit du 18 au 19 décembre 1982, la cible de sabotages organisés par « Umkhonto we Sizwe », l’aile armée de l’ANC créée en 1961 par Nelson Mandela pour lutter contre le gouvernement raciste...

EDF et Framatome – intégrée ensuite dans Areva – érigent même la première centrale nucléaire sud-africaine ! « En 1976 la France a signé un contrat pour la construction de la centrale atomique de Koeberg, s’engageant par ailleurs à former une centaine d’ingénieurs et techniciens pour la maintenance de la centrale. Les banques françaises Crédit Lyonnais et la Banque d’Indochine et de Suez [désormais filiale du Crédit Agricole, ndlr] fournirent 82% des capitaux », détaille à l’époque l’écrivaine sud-africaine anti-apartheid Ruth First, assassinée sur ordre d’officiers afrikaners en 1982 [5].
— Ivan du Roy

Ainsi, selon Schissel , « depuis 1970, on a pu voir se former un axe Pretoria-Paris-Téhéran-Tel-Aviv dans le domaine nucléaire. Dans ce rapport quadrangulaire, la France et Israël fournissent la technologie, l’Iran le pétrole, et la République sud africaine l’uranium. »

 Ventes d’armes françaises au régime raciste

Entamée en 1951, la coopération militaire entre la France et l’Afrique du Sud « s’est accentuée depuis que, fin 1960, furent signés les premiers contrats de livraisons d’armes qui permirent très rapidement (1962) au gouvernement de Pretoria de construire, sous licence, des chars et automitrailleuses ». Les premiers Mirage III CZ équipés de missiles air-sol AS 20 seront livrés par la France à l’armée sud-africaine en 1963.

La France est ainsi devenue, au cours des années 60 et 70, « la meilleure amie de la République sud africaine » (selon le mot d’un ministre sud-africain), notamment grâce à la vente massive d’armes ultra-modernes et de technologie, permettant au régime raciste de mettre sur pied un puissant complexe militaro-industriel.

Les groupes Dassault, Lagardère et Safran, comme EADS, soit les principaux représentants de l’industrie militaire française, participeront à ce juteux commerce avec l’État raciste :

En 1971, Dassault vend à Pretoria des technologies et licences lui permettant de fabriquer des avions de combat « anti-insurrectionnels », le prototype Mirage-Milan, pour mieux réprimer les actions de guérilla de l’ANC. Entre 1970 et 1975, 48 Mirage F1 sont exportés vers l’Afrique du Sud, ainsi que pléthore d’hélicoptères (Alouettes, Frelon, Puma), de blindés légers ou de missiles. Dassault, Matra (groupe Lagardère), Panhard (racheté par Renault), Turbomeca (groupe Safran) et la Société nationale industrielle aérospatiale (aujourd’hui EADS) sont à la pointe de ce juteux commerce avec l’État raciste.
— Ivan du Roy

 L’armée française au pays de l’apartheid

Mais la France ne s’est pas contentée de vendre des armes a régime raciste sud africain. Elle y a aussi exporté sa « méthodologie ».
Nous l’avons évoqué plus haut, des officiers sud-africains sont allé à Alger s’initier aux méthodes françaises de lutte anti-subversive et à la mise en application de la doctrine de la guerre moderne française, « la guerre contre-révolutionnaire » : la guerre contre les populations.

Des « Camps de regroupement » français en Kabylie (1959-1960) aux « Bantoustans » et « Homelands » sud africains.

Si, lors de la « Bataille d’Alger », comme le rappelle Marie-Monique Robin, il s’agissait de « retourner contre leurs auteurs certaines méthodes de la guerre révolutionnaire » par la propagande auprès des populations, baptisée « action psychologique », en y ajoutant la recherche du renseignement par tous les moyens - donc la torture -, le contrôle des populations (laissez-passer intérieurs, déplacements de population, camps, quadrillage) et la pratique de la terreur (emprisonnements, assassinats, disparitions, interrogatoires massifs…), il nous faut comprendre qu’en Afrique du Sud, c’est contre la population noire – soit près de 90 % de la population (qui compte 79,5 % de noirs et 9 % de métis [6]) que lutte l’état raciste pendant l’apartheid, avec l’aide des disciples du général Massu.

Alors qu’en Afrique du Sud, « la tension monte après le massacre de Sharpeville » (1960) et la mise hors la loi des deux plus grandes organisations anti-apartheid - l’African National Congress (A.N.C.) et le Pan-African Congress (P.A.C.) -, la France refuse l’intervention de l’ONU dans la question algérienne, soutenue en cela par la toute jeune République « Blanche » sud-africaine. C’est ainsi que l’Afrique du Sud devient un partenaire privilégié de la France, Claude Bourdel analysant que « la similitude de certaines difficultés que les deux pays affrontent ainsi que la complémentarité de leurs besoins et possibilités (or et uranium contre technologie et matériel militaire) font que la coopération militaire qui s’amorce en 1961 sera basée sur autre chose qu’un simple contrat commercial » :

Les militaires sud-africains s’entraînent en France, les missions d’experts, les échanges d’informations se multiplient.

Dans le récit des atrocités de la France raciste et coloniale, après les 100 000 à 400 000 personnes massacrées par l’armée française au Cameroun (principalement en pays Bamiléké), torturées, regroupées dans des camps, bombardées - y compris au napalm – grâce aux techniques militaires imaginées en Indochine et formalisées en Algérie, aux centaines de milliers de Tutsi massacrés, entre 1990 et 1994, par les Forces armées rwandaises et les miliciens Interahamwe tout juste formés par la coopération militaire française, on aurait donc omis de mentionner les milliers de morts de l’apartheid, eux aussi victimes de cette « doctrine française », qui, sous De Gaule, Giscard puis Mitterrand, aura voyagé sur tous les continents ?

Les travaux de Gabriel Périès nous auront permis de comprendre comment le régime raciste rwandais aura bénéficié de l’enseignement français, entre 1990 et 1994, pour préparer et planifier le génocide de plus d’un million de rwandais, parce qu’ils étaient catégorisés comme Tutsi.

Alors que dans les années 60 la coopération militaire française avec l’état raciste sud africain battait son plein, gageons que ce dernier aura bénéficier des travaux du colonel Roger Trinquier, l’auteur de « La guerre moderne » - publié en 1961 - avant que cet ouvrage ne devienne une référence aux États-Unis, à la veille de leur engagement au Viêt-Nam, et en Amérique latine, à l’époque où les militaires français encadraient la formation des escadrons de la mort mis en place part les dictatures militaires, en Argentine, en Uruguay, au Chili, en Bolivie...

D’Um Nyobé (abattu par l’armée française en 1958) et à Félix Moumié (empoisonné à Genève en 1960) à Ruth First (assassinée sur ordre d’officiers afrikaners en 1982) et Ducie September (abattu à Paris, en 1988)

« Des mercenaires français ont-ils tué Dulcie September ? Retour sur l’assassinat de la militante de l’ANC en 1988 », titre Karl Laske, dans Libération, le 19 février 2000.

Le 29 mars 1988, Dulcie September, représentante de l’African National Congress (ANC) à Paris, était abattue de cinq balles dans la tête, au moment où elle ouvrait la porte de son bureau, au quatrième étage d’un immeuble de la rue des Petites écuries (Xe arrondissement). Elle tenait son courrier à la main, venait de mettre la clef dans la serrure. Il était 9 h 45. Les tueurs avaient utilisé un silencieux. Un voisin, unique témoin, les a aperçus, dévalant les escaliers. Ils étaient de « type européen ». Ils ont disparu dans la nature. L’enquête a duré quatre ans. Elle a visé d’anciens mercenaires, membres de la garde présidentielle (GP) des Comores dirigée par Bob Denard, mais sans succès. Le dossier a été refermé sur un non-lieu, le 17 juillet 1992.

Avant son assassinat, Dulcie enquêtait sur un trafic d’armes entre la France et l’Afrique du Sud. Et notamment le trafic de substances nucléaires.

En 2000, « on pouvait croire l’action publique définitivement éteinte, mais c’était compter sans l’élection de Nelson Mandela, en 1994, et les travaux de la Commission Vérité et Réconciliation, en 1996 », rappelle le journaliste du quotidien français : « extrait de sa cellule pour comparaître devant cette commission en avril 1998, le colonel Eugène de Kock a déclaré que l’assassinat de September était une opération du bureau de coopération civile (CCB) de l’armée sud-africaine, coordonnée par le commandant Dawid Fourrie. »

Selon les déclarations devant la commission d’Eugène de Kock, les deux hommes qui ont « appuyé sur la détente » étaient des membres de la garde présidentielle des Comores, deux adjoints de Bob Denard, et parmis eux, Jean-Paul Guerrier (alias Capitaine Siam). « Les Comores servaient alors de base arrière aux services spéciaux sud-africains », rappelle Laske, « ainsi qu’à la DGSE »...

Jean-Paul Guerrier, alias capitaine Siam, se trouvait à ce carrefour. Sorti de Saint-Cyr en 1973, dans la catégorie parachutistes, il devient mercenaire en 1978, en Rhodésie. A la chute du régime blanc, il part s’installer en Afrique du Sud, en 1980 et intègre l’armée en 1982, pour servir d’instructeur à l’étranger. Il fait une brève carrière dans les bantoustans.

Laske ajoute que « dans les milieux mercenaires, on ne cache pas que l’affaire September pourrait avoir été « la conséquence d’un accord entre certains services français et sud-africains ». Les Sud-Africains craignant d’opérer directement en France. D’autres Français, dont les noms n’ont pas encore été cités, pourraient être impliqués dans l’assassinat. Il n’est pas exclu qu’ils soient passés par les Comores. » Il conclu que « pour le savoir, il faudrait encore que la justice française rouvre le dossier ». Dossier refermé sur un non-lieu le 17 juillet 1992.

Il est plus que temps de rouvrir ce dossier. Comme toutes les archives françaises concernant la coopération – militaire et nucléaire – entre la France et l’Afrique du Sud, du temps de l’apartheid.

Plus d’informations :

« Où serait aujourd’hui l’Afrique du Sud sans la France », Claude Bourdet, Le Monde diplomatique, avril 1976.

Ivan du Roy, « Hommage à Mandela : quand la France et ses grandes entreprises investissaient dans l’apartheid », Bastamag, 10 décembre 2013. http://www.bastamag.net/Hommage-a-Mandela-quand-la-France.

Michel Sitbon, « Une guerre noire, Enquête sur les origines du génocide rwandais (1959-1994) », La Nuit rwandaise, Numéro 1, 7 avril 2007. http://www.lanuitrwandaise.org/revue/une-guerre-noire-enquete-sur-les,017.html.

Dossier « Guerre révolutionnaire », La Nuit rwandaise. http://www.lanuitrwandaise.org/revue/-guerre-revolutionnaire-.html.

Marie-Monique Robin, « Des guerres d’Indochine et d’Algérie aux dictatures d’Amérique latine », Hommes & Libertés (revue de la LDH), Numéro 128, oct. nov. déc. 2004. http://www.ldh-toulon.net/spip.php?article1778.

« Des mercenaires français ont-ils tué Dulcie September ? Retour sur l’assassinat de la militante de l’ANC en 1988 », Karl Laske , Libération, le 19 février 2000. http://www.liberation.fr/societe/2000/02/19/des-mercenaires-francais-ont-ils-tue-dulcie-september-retour-sur-l-assassinat-de-la-militante-de-l-a_317849.

Alain Cournanel & Ruth First , « La filière sud-africaine. L’investissement international dans l’apartheid », Tiers-Monde, Volume 20, Numéro 77, Janvier-Mars 1979, pp. 119-153 [disponible sur Persée – http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/tiers_0040-7356_1979_num_20_77_2853].

Veronica Federico et Lydia S. Liberge Hlakoane, « Frankel, Philip. — An Ordinary Atrocity. Sharpeville and its Massacre », Cahiers d’études africaines, 173-174, 2004. http://etudesafricaines.revues.org/4698.

Collectif, « Commission d’enquête sur l’apartheid en Afrique du Sud », L’Harmattan, 1978.


Le massacre de Shaperville – 21 mars 1960

Lors d’une manifestation du Pan Africanist Congress (PAC) [présentation ci-dessous], pour l’augmentation de la rémunération de base de la journée de travail et contre les passeports intérieurs (« pass ») - que les Noirs sont alors obligés de porter constamment sur eux sous peine d’être arrêtés et déportés - les policiers du « township » (banlieue noire) de Sharpeville tirent sans sommation sur une foule d’environ cinq mille personnes dont seules trois cents sont encore à proximité des policiers, le reste de la manifestation ayant commencé à se disperser.

Jusque-là, Sharpeville était considéré comme « le township modèle » par les autorités racistes car sans activité politique : il avait échappé à l’influence du Congrès National Africain (ANC) et n’avait jamais participé à aucun des grands mouvements anti-apartheid des années 1950. C’était d’ailleurs l’un des premiers township à accueillir un poste de police.
La manifestation pacifique était pour l’essentiel composée de femmes, d’enfants et de personnes âgées - d’ouvriers et d’employés venus manifester pacifiquement devant le commissariat pour y brûler ces documents d’identités réservés aux Noirs.
On comptera 69 morts et 178 blessés, avec un nombre très impressionnant de blessures par balles dans le dos, à la tête, à la poitrine.

Ce drame est considéré comme un tournant de l’histoire sud-africaine, provoquant des manifestations dans tout le sud du pays, l’instauration de l’état d’urgence, l’inquiétude du patronat sud-africain, l’indignation des libéraux, des protestations internationales, l’interdiction de l’ANC et du PAC ainsi que leur passage dans la clandestinité et la lutte armée. En effet, après ce massacre, Nelson Mandela fondera « Umkhonto we Sizwe » (« le fer de lance de la Nation »), l’aile militaire de l’ANC chargée d’effectuer des actions de sabotage. Cette même année, le chef de l’ANC, Albert Luthuli obtiendra le Prix Nobel de la Paix.

La « Truth and Reconciliation Commission » sud africaine (Commission Vérité Réconciliation) situe ainsi le 21 mars 1960 comme l’entrée du pays dans une ère nouvelle, celle du plus violent cycle de violences politiques que connu le pays et qui menèrent aux mobilisations des époques suivantes – les violentes répressions de Soweto, à la fin des années 70 et les insurrections du Vaal, en 1983-1984 - qui scellèrent en définitive la fin du régime raciste de l’apartheid, encore jusque-là partenaire économique de la Grande-Bretagne, de la France, des Etats-Unis et de l’Allemagne... En souvenir du massacre de Sharpeville, l’ONU a fait du 21 mars la « Journée mondiale de lutte contre la ségrégation raciale ».


Le Congrès Pan-aficain

Le Congrès Pan-aficain est né en 1959 d’une scission de l’ANC, ses membres les plus radicaux quittant le mouvement pour protester contre son ouverture aux autres races, à l’intégration de Blancs dans les instances dirigeantes du mouvement de libération ainsi qu’à l’influence du Parti Communiste d’Afrique du Sud (interdit en 1950, ses membres se mettront à travailler avec l’ANC ). Il est dirigé à sa création par Robert Sobukwe.

Alors que l’ANC avait décidé de lancer une campagne de défiance au pouvoir en organisant de grandes manifestations pacifiques à compter du 31 mars 1960, le PAC décide, pour concurrencer l’ANC rivale, d’organiser sa propre campagne de défiance 10 jours plus tôt, soit le 21 mars 1960, campagne qui débouchera sur le massacre de Sharpeville. C’est à la suite de ce massacre que le gouvernement raciste du Parti National décréta l’état d’urgence et prononça l’interdiction du PAC et de l’ANC. Sobukwe fut arrêté et emprisonné et de nombreux militants quittèrent le pays. Un an après que le PAC se soit doté d’une branche militaire, en 1968, Sobukwe sera relâché dans une quasi indifférence.

À la fin des années 70, le PAC participera aux émeutes dont la répression ensanglantera les townships et à la formation de la « conscience noire » (Black Consciousness Movement) sous la direction de Steve Biko. Courant de pensée proche du « Black nationalism » et du Panafricanisme, il prône une démarche exclusivement noire pour sortir du système raciste alors que les libéraux blancs jouent un rôle non négligeable dans les mouvements anti-apartheid. Steve Biko, figure emblématique du mouvement, est l’un des organisateurs des manifestations non-violentes de Soweto, en 1976. Violemment réprimées, celles-ci donneront lieu à des émeutes durant lesquelles la police assassinera plus de 500 personnes et à l’issue desquelles Biko fut arrêté, torturé et assassiné.


 Afrique du Sud : les dates clé

- 1948 : Victoire aux législatives du Parti national (NP), défenseur des intérêts de la minorité afrikaner (descendants des premiers colons hollandais). Adoption officielle du mot apartheid (mot afrikaans signifiant « vivre séparément »). Le gouvernement sud africain va progressivement institutionnaliser une politique raciste fondée sur le « développement séparé des races » qui systématise la ségrégation mise en place depuis le 16e siècle.
- 1949 : Interdiction des mariages mixtes. Les relations sexuelles hors mariage entre Blancs et Noirs étaient interdits depuis les années 1920.

- 1950 : Adoption de grandes lois raciales considérées comme les piliers de l’apartheid : la loi sur la classification (« Population Registration Act »), clef de voûte du système, définit trois groupes raciaux (Blancs, Noirs et métis). La loi sur l’habitat séparé (« Group Areas Act ») attribue aux Sud-Africains un lieu de résidence en fonction de leur race.
Les lois sur la terre (« Land Acts ») avaient attribué aux Blancs dès 1913 et 1936 la propriété de 87% des terres. Les 13% restants destinés aux Noirs étaient divisés en réserves (appelés par la suite « Bantoustans »).
Interdiction du Parti communiste sud-africain (SACP).
- 1952 : Loi sur le « Pass », laissez-passer intérieur obligatoire pour les Noirs. Le Congrès national africain (ANC, créé en 1912) lance une campagne de désobéissance civile.
- 1953 : Adoption de la loi sur les lieux publics séparés (« Reservation of Separate Amenities Act »), régissant l’apartheid dans la vie quotidienne.
- 1957 : Loi sur l’« Immoralité » interdisant les relations sexuelles entre personnes de races différentes.
- 1959 : Création du Congrès panafricain (PAC) par des dissidents de l’ANC qui prônent un nationalisme noir exclusif. Création des bantoustans pour les Noirs (rebaptisés « homelands » en 1971).

- 1960 : Emeutes noires dans le township de Sharpeville, près de Johannesburg : la police tire sur la foule qui manifeste pacifiquement (69 morts). Interdiction de l’ANC et du PAC. L’opposition noire entre dans la clandestinité.
- 1961 : Le prix Nobel de la Paix est décerné à Albert John Luthuli, président de l’ANC (mouvement alors interdit) pour sa lutte pacifique contre l’apartheid.
L’ANC rompt au même moment avec la politique de non-violence et Nelson Mandela fonde la branche armée du mouvement, « Umkhonto we Sizwe » (« le fer de lance de la Nation »).
- Juin 1964 : L’ANC perd ses principaux dirigeants, dont Mandela, condamné à perpétuité, et devient une organisation en exil dirigée par Oliver Tambo qui, depuis Londres et Lusaka, va organiser la recherche de fonds et de soutiens internationaux. Des camps d’entraînement seront abrités au Mozambique à partir de 1975.

- Novembre 1974 : L’Afrique du Sud est exclue par l’Assemblée générale de l’ONU. La décision entraîne l’expulsion du pays de tous les organes de l’ONU, à l’exception toutefois du Conseil de sécurité, où elle peut faire entendre sa voix dans les affaires la concernant.
- 16 juin 1976 : Des milliers d’élèves de la banlieue noire de Soweto (Johannesburg) manifestent contre la ségrégation scolaire. La manifestation est brutalement réprimée, faisant au moins 575 morts.
- Novembre 1977 : Embargo de l’ONU sur les livraisons d’armes.

- Septembre 1981 : La France, qui vient d’élire le socialiste François Mitterrand, accepte l’ouverture d’un bureau d’information de l’ANC.
- Juin 1984 : Le Premier ministre britannique, Margaret Thatcher, reçoit son homologue sud-africain Pieter Botha.
- Décembre 1984 : L’archevêque anglican noir du Cap, Mgr Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix, est reçu par Ronald Reagan. Celui-ci refuse toujours des sanctions économiques contre l’Afrique du Sud.
- Juillet 1985 : Nouvelle résolution de l’ONU qui recommande la suspension des investissements, des restrictions sur les échanges sportifs et culturels. L’Assemblée générale décrète un embargo pétrolier.
- Septembre 1985 : Après une campagne anti-apartheid lancée près d’un an auparavant aux Etats-Unis, avec des manifestations quotidiennes et des pressions du Congrès, Reagan annonce des sanctions économiques – limitées - contre l’Afrique du Sud.
- Septembre 1985 : La Communauté économique européenne (CEE) adopte un embargo sur les exportations d’armes, l’arrêt des exportations énergétiques et l’interdiction de toute coopération nouvelle dans le domaine nucléaire. En 1985-1986 le Commonwealth prend des mesures similaires.
- Juillet 1986 : Mme Thatcher réaffirme que les sanctions économiques seraient « immorales » et « inefficaces ».
- Septembre-octobre 1986 : Embargo de la CEE sur les pièces d’or, le fer et l’acier. La CEE se prononce pour l’interdiction de tout nouvel investissement.
- Octobre 1986 : De nouvelles sanctions, dont l’interdiction de tout nouvel investissement d’entreprises ou prêt bancaire, sont adoptées par le Congrès américain qui passe outre le veto de Ronald Reagan. Le Congrès impose l’arrêt des importations de produits miniers et pétroliers sud-africains.
- Janvier 1987 : Rencontre à Washington entre Oliver Tambo et George Shultz, secrétaire d’Etat américain.
- 1987 : Mme Thatcher déclare que les sanctions « ne font que durcir les attitudes ». Elle ordonne à ses ministres de refuser tout contact avec l’ANC, qu’elle considère comme une « organisation terroriste ».
- Juin 1988 : Concert géant à Wembley en faveur de la libération de Mandela.

- Février 1990 : Mandela est libéré après plus de vingt-sept ans de captivité. Il lance un processus de négociations avec le président Frederik de Klerk. L’état d’urgence est levé et l’ANC suspend sa lutte armée.
- Juin 1990 : Mandela, reçu à Paris comme un véritable chef d’Etat, demande à Mitterrand le maintien des sanctions économiques. En tournée aux Etats-Unis, il appelle au maintien des sanctions tant que le système d’apartheid reste en place. Il est reçu par le président George Bush et s’adresse au Congrès.
- Juillet 1991 : Levée de la plupart des sanctions économiques prises par les Etats-Unis, définitivement supprimées en novembre 1993. Entre-temps, le boycott culturel et sportif américain avait été levé en 1991-1992. La CEE emboîte le pas aux Américains début 1992.
- Décembre 1994 : après 38 ans d’absence, l’Afrique du Sud réintègre l’Unesco.
- Juillet 1996 : Mandela, premier président noir d’Afrique du Sud élu en 1994, effectue une visite d’Etat historique de quatre jours en Grande-Bretagne, qui s’achève par un émouvant adieu depuis le balcon de l’ambassade de son pays, à Trafalgar Square, haut-lieu des manifestations anti-apartheid des années 1980.