GRÈVE ET OCCUPATIONS DE TRAVAILLEUSES SANS-PAPIERS

Du côté des femmes


Publié le: 13 juin 2008

La lutte des femmes sans-papiers n’est pas nouvelle. Elles sont dans les collectifs et ont déjà mené des grèves très dures, comme les employées du groupe ACCOR en 2002. Cette année, dans le sillage des grèves déclenchées en avril dans toute l’île-de-France, elles sont sur le terrain, et de tous côtés : les associations Femmes Égalité et Droits Devant ont organisé en avril un dépôt collectif de 90 d’entre elles, qui n’a rien donné pour l’instant. Au 138 rue du Chemin vert à Paris, 8 employé(e)s d’une société de nettoyage occupent depuis le vendredi 23 mai l’agence de leur employeur Ma Net. C’est la première grève de femmes du mouvement actuel. Annouchka a été les rencontrer.

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Les femmes de Ma Net étaient trois lorsqu’elles ont commencé la grève le 23 mai, et ont vite été rejointes par cinq autres collègues, quatre femmes et un homme, tous à bout à force de conditions de travail épouvantables.

L’idée vient de Kani, une jeune femme d’origine africaine vivant non loin du restaurant « Chez Papa » et syndiquée à la CGT, qui a poussé à la grève sa voisine femme de ménage chez Ma Net. « Les sans-papiers sortent de l’ombre, c’est le moment ou jamais pour vous, il faut faire comme les autres ».

 GAZÉES AU DÉODORISANT

Encouragés par la vague d’occupations, six Maliennes, une Haïtienne et un Sénégalais ont franchi le pas - sur 150 employés -, refusant de se laisser intimider par les coups de fil menaçants du patron. Les autres n’ont pas osé s’y mettre. Comme pour la majorité des grèves actuelles, le collectif de soutien rassemble l’UL 11e de la CGT et des associations. Les grévistes se sont entassé(e)s dans les bureaux de l’agence et y restent nuit et jour, soutenue( e)s par les riverains qui passent leur apporter du réconfort et de quoi tenir. Des militants sont là en permanence, enjoignant les passants à signer la pétition. Le patron a téléphoné à la police le premier soir, qui a du rebrousser chemin. Il multiplie les intimidations : embauche de nouveaux employés pour les remplacer dès le premier jour, insultes et menaces à toute heure du jour et de la nuit, gazage au déodorisant…

Les grévistes travaillent chez Ma Net depuis des mois ou des années, exécutant un travail harassant et risqué (accidents du travail, agressions des clients...) dans des conditions épouvantables : « On n’est pas payées à l’heure, mais à la chambre. Qu’est ce que cela signifie ? On te donne neuf chambres. Même si tu passes toute la journée, c’est neuf chambres qu’on te paie, et on te paie trois chambres et demi de l’heure, donc pour neuf chambres tu n’as même pas trois heures, mais tu passes toute la journée à l’hôtel (...). D’après eux, d’après le contrat, il faut 2h30 pour le faire. Il faut faire une chambre pour comprendre : il faut faire le lit, la salle de bains, passer l’aspirateur, dépoussiérer les meubles, les plinthes, tout ça. (...) Dans la réalité, il faut compter 40, 45 minutes pour une chambre, sinon plus ». Les salaires des employé(e)s de Ma Net varient tous les mois : les contrats sont le plus souvent des temps partiels imposés de 78 heures, mais les horaires fluctuent au gré de la demande. Les femmes sont payées à la chambre et les heures effectuées ne sont jamais comptées dans leur intégralité, sans parler des heures supplémentaires. Ainsi les femmes de Ma Net touchent-elles 600, 400 ou 250 euros par mois, selon les heures travaillées et le bon vouloir du patron.

Celui-ci rassemble toutes les qualités du parfait négrier. Deux des grévistes, dont une blessée depuis janvier, sont tout simplement inexistantes pour Ma Net qui affirme ne les avoir jamais vues. Les cotisations sociales sont prélevées sur les fiches de paie mais ne rentrent pas dans les caisses de l’État. Exploitées, intimidées, les employées de Ma Net savent que le bout de papier qui leur manque est leur seule chance de travailler dans de meilleurs conditions. Aucune, avant de quitter son pays, n’imaginait connaître pareille situation en France. Maryam s’est décidée pour fuir un mariage forcée, Kané Fanta a divorcé de son mari qui a gardé les trois enfants, Toumane ne pouvait plus vivre de son métier de paysan et est venu en bateau, Madame Baptiste a fui les persécutions qu’elle subissait dans un Haïti dévasté. A Paris, ils vivent chez une amie ou un parent, ou à plusieurs dans une chambre de foyer, ou ont connu les squatts, le métro, l’asile de nuit du 115. Malgré les salaires ridicules, tous parviennent à envoyer 50, 100 ou 200 euros au pays, dépense prioritaire dans le budget et tous déclarent : « Ah, ça c’est obligé ! ». Impossible de faillir à la mission d’envoyer de l’argent à la famille qui compte sur vous au pays.

 « ON A PRÉVU UNE GRÈVE D’UN AN »

Aujourd’hui les visages des grévistes, marqués par la difficulté de leurs conditions de vie, portent aussi une détermination qui semble inébranlable. Ils se préparent à une bataille de longue haleine : « On a prévu de rester en occupation un an, et si on a toujours rien on verra à changer de tactique », explique Toumane. Mais leur lutte a déjà payé : mercredi 4 juin, deux des huit grévistes étaient convoqués à la préfecture pour recevoir un récépissé. Un grand sourire aux lèvres marque de la fierté de la bataille menée, Toumane et Awa n’imaginent pas un seul instant laisser leurs camarades continuer seuls et ils sont toujours là. Samedi 7 juin, un repas de quartier est organisé par les grévistes et les assittes circulent sur le trottoir. Xavier, militant de l’UL75 sur le terrain rigoureusement interdit par la loi. « Pour l’instant on se base sur la régularisation, l’aspect administratif et politique de la chose. Mais Ma Net aura la CGT sur le dos bien après, sur les salaires, les contrats de travail, les conditions de travail, le temps partiel imposé... il n’y a aucune représentation syndicale, il devrait y avoir un CE et des délégués du personnel, il n’y a rien de tout ça. On ne les lâchera pas ».

 Témoignages :

Awa Doumbia :

J’étais sportive, je jouais au basket au stade français de Bamako. C’est moi le soutien de ma famille, je suis venue pour ça. Depuis que je suis en France, je fait le ménage. Je n’arrive pas à gagner assez d’argent pour soutenir ma famille, mais le peu que je gagne, je partage avec eux. Mon dernier salaire est de 489 euros et 70 centimes. Je dors chez une copine, et avant ça j’ai dormi un mois dans le métro. On a fait la grève pour avoir les papiers, je crois que c’est normal. Après, je crois que je vivrais mieux. Je pourrais avoir un travail plus clair, et un peu plus de sous.

Madame Baptiste :

Je viens de Haïti. J’ai été persécutée, battue par des bandits et la police, j’ai été menacée. J’ai fait une demande d’asile politique qui a été rejetée. Je travaille depuis trois ans chez Ma Net. On n’a jamais la même paie, ça change tout le temps. 200, 300 euros. Je vis avec mon conjoint ; seule, je ne pourrais pas. J’ai espoir dans la grève. Je suis un travailleur comme les autres, j’attends quelque chose pour vivre.

Coulibaly Fanta Sidibé :

Je voulais venir continuer mes études ici, mais les choses ne se sont pas passées comme prévu. Avec ce qu’on dit de la France, je ne savais pas que les droits d’un être humain pouvaient être bafoués à ce point. Je travaille dix heures par jour. A chaque fois que je fais une réclamation, on me rappelle ma situation de sans-papiers. Je réponds que ce n’est pas le papier qui travaille, c’est moi. J’envoie de l’argent à la famille, c’est un devoir. Même ceux qui touchent 300, 350 euros s’arrangent pour envoyer quelque chose au pays. On veut des papiers pour vivre une vie normale, que tout le monde nous entende, qu’on sache comment on vit. On est traités de racailles, de vipères, c’est faux. On est là pour travailler et gagner notre vie honnetement. Le but c’est de nous faire entendre. Que les gens sachent qu’on n’est pas ce qui se dit de nous. Voilà.

Soumaré Toumane :

Je n’ai pas hésité à rejoindre les femmes en grève. Je suis dans la société depuis 2004, je fais le ménage et le petit déjeuner. C’est très difficile pour nous sans-papiers, tu travailles beaucoup et tu ne gagnes pas beaucoup, mais tu n’as pas le choix, on est venus en France pour travailler, pas pour dormir. Ma dernière paie est de 820 euros. Je suis obligé d’envoyer 300 euros à ma famille tous les mois, j’ai un enfant là-bas, ma mère qui est âgée. Je partage une chambre de foyer avec deux autres, à 400 euros. Je suis passé par l’Espagne, je suis venu à pied, en voiture, tout. J’ai traversé la mer avec un petit bateau en bois. On était sept ou huit, des Sénégalais, des Maliens, un Guinéen. Ca s’est bien passé pour nous, mais j’ai un ami qui n’est pas arrivé, il est mort. J’ai décidé de venir ici parce que c’est un pays génial. Quand j’aurai des papiers, Sarkozy a dit travailler plus gagner plus, je vais essayer pour vivre bien en France, sans oublier le Sénégal. Voilà.

Traoré Mariam :

J’ai arrêté mes études à cause d’un mariage forcé à 16 ans. Je n’ai pas supporté, je me suis enfuie au Sénégal, puis ma mère m’a envoyé de l’argent pour venir ici il y a trois ans. Je n’ai pas trouvé de travail parce que je n’avais pas de papiers, j’ai coiffé les gens chez moi. J’ai travaillé dans un salon, dans un foyer, puis dans les agences de nettoyage. La société Ma Net m’a acceptée avec une fausse carte, il y a bientôt un an. Ils me paient trois heures par jour alors que j’en fais sept ou huit. Ma dernière paie est de 366 euros. Chaque mois je donne quelque chose à mes parents, et à ma copine qui me loge. Mon fiancé m’aide pourne mon téléphone, mon transport, mes habits. C’est moi qui a appelé mes collègues pour la grève. On ne peut pas rester comme ça, on veut vivre comme les autres parce qu’on paie la sécu, les impôts comme les autres. Ils nous traitent comme des esclaves. Kani m’a montré les gens de Chez Papa et la CGT, et ils m’ont expliqué comment on fait la grève et dit q’ils pouvaient m’aider, donc j’ai appelé mes collègues. Au début on était trois. Le lendemain on était huit. Les employés ont reçu des menaces. Depuis qu’on a commencé, des collègues viennent nous insulter. Le frère de notre patron aussi. Il pense nous décourager, mais le découragement n’est pas malien, et nous, on ne bouge pas. On est là, on va jusqu’au bout.

Traoré Sally :

Le Mali c’est dur, le commerce ne marche pas bien, je voulais travailler un peu ici. J’ai travaillé dans beaucoup d’hôtels, avec les papiers de quelqu’un. L’hôtel c’est très très dur. On vous donne 15, 18, 22 chambres, pour 7, 8 heures de temps... ils nous paient 300, 400 euros. Ca paie mal, ça fait mal, j’ai bloqué mon dos. Ils voulaient appeler l’ambulance, mais comme je n’ai pas de papiers, j’ai dit non, j’ai eu peur. On ne peut pas faire autre chose, parce qu’on n’a pas de papiers. C’est très dur de se loger, j’ai été trois mois au Samu social, maintenant j’ai une chambre de bonne à 300 euros. Je peux envoyer 100, 150 euros par mois au pays. Ca fait combien de temps que je suis là, je souffre, je veux voir ma mère avant qu’elle ne meure. Je ne dors pas la nuit, c’est comme si j’étais en prison ici.

Kané Fanta :

Au Mali j’avais un petit commerce. Je me suis mariée, j’ai divorcé, et chez nous quand tu es divorcée, les hommes gardent les enfants... les soucis, je ne supportais plus... Je travaille à Ma Net depuis trois mois. Ma première paie était de 262 euros, ma dernière de 550. J’habite avec quelqu’un, je donne quelque chose, puis je paie ma carte orange, et après il n’y a plus rien. Je dois envoyer quelque chose au Mali chaque mois, c’est obligé. 20 euros, 30 euros, ça dépend. J’en ai marre, le travail c’est dur, ça ne paie pas. Quand on est malade il n’y a pas d’aide médicale, on est obligés de continuer. Les papiers c’est important. Quand il n’y a pas de papiers, c’est foutu. Nous on travaille toute la journée parce qu’on a pas de papiers, samedi dimanche et jours fériés, comment ça se fait qu’on a des paies de 550 euros par mois ? C’est pour ça qu’on continue la grève, jusqu’en 2012 s’il le faut.

ALO/QSP