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La lutte des femmes sans-papiers n’est pas nouvelle. Elles sont dans les collectifs et ont
déjà mené des grèves très dures, comme les employées du groupe ACCOR en 2002.
Cette année, dans le sillage des grèves déclenchées en avril dans toute l’île-de-France,
elles sont sur le terrain, et de tous côtés : les associations Femmes Égalité et Droits
Devant ont organisé en avril un dépôt collectif de 90 d’entre elles, qui n’a rien donné
pour l’instant. Au 138 rue du Chemin vert à Paris, 8 employé(e)s d’une société de nettoyage
occupent depuis le vendredi 23 mai l’agence de leur employeur Ma Net. C’est
la première grève de femmes du mouvement actuel. Annouchka a été les rencontrer.

Les femmes de Ma Net étaient trois
lorsqu’elles ont commencé la grève le
23 mai, et ont vite été rejointes par
cinq autres collègues, quatre femmes
et un homme, tous à bout à force de
conditions de travail épouvantables.

L’idée vient de Kani, une jeune femme
d’origine africaine vivant non loin du
restaurant « Chez Papa » et syndiquée
à la CGT, qui a poussé à la grève sa
voisine femme de ménage chez Ma
Net. « Les sans-papiers sortent de l’ombre,
c’est le moment ou jamais pour vous,
il faut faire comme les autres ».

  GAZÉES AU DÉODORISANT

Encouragés par la vague d’occupations,
six Maliennes, une Haïtienne et
un Sénégalais ont franchi le pas - sur
150 employés -, refusant de se laisser intimider par les coups de fil menaçants
du patron. Les autres n’ont pas
osé s’y mettre. Comme pour la majorité
des grèves actuelles, le collectif de
soutien rassemble l’UL 11e de la CGT
et des associations. Les grévistes se
sont entassé(e)s dans les bureaux de l’agence et y restent nuit et jour, soutenue(
e)s par les riverains qui passent
leur apporter du réconfort et de quoi
tenir. Des militants sont là en permanence,
enjoignant les passants à
signer la pétition. Le patron a téléphoné
à la police le premier soir, qui
a du rebrousser chemin. Il multiplie
les intimidations : embauche de nouveaux
employés pour les remplacer
dès le premier jour, insultes et menaces
à toute heure du jour et de la nuit,
gazage au déodorisant…

Les grévistes travaillent chez Ma Net
depuis des mois ou des années, exécutant
un travail harassant et risqué
(accidents du travail, agressions des
clients...) dans des conditions épouvantables : « On n’est pas payées à
l’heure, mais à la chambre. Qu’est ce que
cela signifie ? On te donne neuf chambres.
Même si tu passes toute la journée,
c’est neuf chambres qu’on te paie, et on
te paie trois chambres et demi de l’heure,
donc pour neuf chambres tu n’as même
pas trois heures, mais tu passes toute la
journée à l’hôtel (...). D’après eux,
d’après le contrat, il faut 2h30 pour le
faire. Il faut faire une chambre pour
comprendre : il faut faire le lit, la salle de
bains, passer l’aspirateur, dépoussiérer
les meubles, les plinthes, tout ça. (...)
Dans la réalité, il faut compter 40, 45
minutes pour une chambre, sinon
plus ».
Les salaires des employé(e)s de
Ma Net varient tous les mois : les
contrats sont le plus souvent des
temps partiels imposés de 78 heures,
mais les horaires fluctuent au gré de la
demande. Les femmes sont payées à la
chambre et les heures effectuées ne
sont jamais comptées dans leur intégralité,
sans parler des heures supplémentaires. Ainsi les femmes de Ma
Net touchent-elles 600, 400 ou 250
euros par mois, selon les heures travaillées
et le bon vouloir du patron.

Celui-ci rassemble toutes les qualités
du parfait négrier. Deux des grévistes,
dont une blessée depuis janvier, sont
tout simplement inexistantes pour
Ma Net qui affirme ne les avoir
jamais vues. Les cotisations sociales
sont prélevées sur les fiches de paie
mais ne rentrent pas dans les caisses
de l’État. Exploitées, intimidées, les
employées de Ma Net savent que le
bout de papier qui leur manque est
leur seule chance de travailler dans de
meilleurs conditions. Aucune, avant
de quitter son pays, n’imaginait
connaître pareille situation en France. Maryam s’est décidée pour
fuir un mariage forcée, Kané Fanta a
divorcé de son mari qui a gardé les
trois enfants, Toumane ne pouvait
plus vivre de son métier de paysan et
est venu en bateau, Madame Baptiste
a fui les persécutions qu’elle subissait
dans un Haïti dévasté. A Paris, ils
vivent chez une amie ou un parent,
ou à plusieurs dans une chambre de
foyer, ou ont connu les squatts, le
métro, l’asile de nuit du 115. Malgré les salaires ridicules, tous parviennent à
envoyer 50, 100 ou 200 euros au pays,
dépense prioritaire dans le budget et
tous déclarent : « Ah, ça c’est obligé ! ».
Impossible de faillir à la mission d’envoyer
de l’argent à la famille qui compte
sur vous au pays.

  « ON A PRÉVU UNE GRÈVE D’UN AN »

Aujourd’hui les visages des grévistes,
marqués par la difficulté de leurs conditions
de vie, portent aussi une détermination
qui semble inébranlable. Ils se
préparent à une bataille de longue
haleine : « On a prévu de rester en occupation
un an, et si on a toujours rien on
verra à changer de tactique »
, explique
Toumane. Mais leur lutte a déjà payé :
mercredi 4 juin, deux des huit grévistes
étaient convoqués à la préfecture pour
recevoir un récépissé. Un grand sourire
aux lèvres marque de la fierté de la
bataille menée, Toumane et Awa n’imaginent
pas un seul instant laisser leurs
camarades continuer seuls et ils sont
toujours là. Samedi 7 juin, un repas de
quartier est organisé par les grévistes et
les assittes circulent sur le trottoir.
Xavier, militant de l’UL75 sur le terrain rigoureusement
interdit par la loi. « Pour l’instant
on se base sur la régularisation, l’aspect
administratif et politique de la
chose. Mais Ma Net aura la CGT sur le
dos bien après, sur les salaires, les
contrats de travail, les conditions de travail,
le temps partiel imposé... il n’y a
aucune représentation syndicale, il
devrait y avoir un CE et des délégués du
personnel, il n’y a rien de tout ça. On ne
les lâchera pas »
.

  Témoignages :

Awa Doumbia :

J’étais sportive, je jouais au basket au
stade français de Bamako. C’est moi le
soutien de ma famille, je suis venue
pour ça. Depuis que je suis en France,
je fait le ménage. Je n’arrive pas à
gagner assez d’argent pour soutenir ma
famille, mais le peu que je gagne, je
partage avec eux. Mon dernier salaire
est de 489 euros et 70 centimes. Je dors
chez une copine, et avant ça j’ai dormi
un mois dans le métro. On a fait la
grève pour avoir les papiers, je crois
que c’est normal. Après, je crois que je
vivrais mieux. Je pourrais avoir un travail
plus clair, et un peu plus de sous.

Madame Baptiste :

Je viens de Haïti. J’ai été persécutée,
battue par des bandits et la police, j’ai
été menacée. J’ai fait une demande
d’asile politique qui a été rejetée. Je
travaille depuis trois ans chez Ma Net.
On n’a jamais la même paie, ça change
tout le temps. 200, 300 euros. Je vis
avec mon conjoint ; seule, je ne pourrais
pas. J’ai espoir dans la grève. Je
suis un travailleur comme les autres,
j’attends quelque chose pour vivre.

Coulibaly Fanta Sidibé :

Je voulais venir continuer mes études
ici, mais les choses ne se sont pas passées
comme prévu. Avec ce qu’on dit
de la France, je ne savais pas que les
droits d’un être humain pouvaient
être bafoués à ce point. Je travaille dix
heures par jour. A chaque fois que je
fais une réclamation, on me rappelle
ma situation de sans-papiers. Je
réponds que ce n’est pas le papier qui
travaille, c’est moi. J’envoie de l’argent
à la famille, c’est un devoir.
Même ceux qui touchent 300, 350
euros s’arrangent pour envoyer quelque
chose au pays. On veut des
papiers pour vivre une vie normale,
que tout le monde nous entende,
qu’on sache comment on vit. On est
traités de racailles, de vipères, c’est
faux. On est là pour travailler et
gagner notre vie honnetement. Le
but c’est de nous faire entendre. Que
les gens sachent qu’on n’est pas ce qui
se dit de nous. Voilà.

Soumaré Toumane :

Je n’ai pas hésité à rejoindre les femmes en
grève. Je suis dans la société depuis 2004, je
fais le ménage et le petit déjeuner. C’est très
difficile pour nous sans-papiers, tu travailles
beaucoup et tu ne gagnes pas beaucoup, mais
tu n’as pas le choix, on est venus en France
pour travailler, pas pour dormir. Ma dernière
paie est de 820 euros. Je suis obligé d’envoyer
300 euros à ma famille tous les mois, j’ai un
enfant là-bas, ma mère qui est âgée. Je partage
une chambre de foyer avec deux autres,
à 400 euros. Je suis passé par l’Espagne, je suis
venu à pied, en voiture, tout. J’ai traversé la
mer avec un petit bateau en bois. On était
sept ou huit, des Sénégalais, des Maliens, un
Guinéen. Ca s’est bien passé pour nous, mais
j’ai un ami qui n’est pas arrivé, il est mort.
J’ai décidé de venir ici parce que c’est un pays
génial. Quand j’aurai des papiers, Sarkozy a
dit travailler plus gagner plus, je vais essayer
pour vivre bien en France, sans oublier le
Sénégal. Voilà.

Traoré Mariam :

J’ai arrêté mes études à cause d’un mariage
forcé à 16 ans. Je n’ai pas supporté, je me
suis enfuie au Sénégal, puis ma mère m’a
envoyé de l’argent pour venir ici il y a trois
ans. Je n’ai pas trouvé de travail parce que
je n’avais pas de papiers, j’ai coiffé les gens
chez moi. J’ai travaillé dans un salon, dans
un foyer, puis dans les agences de nettoyage.
La société Ma Net m’a acceptée
avec une fausse carte, il y a bientôt un an.
Ils me paient trois heures par jour alors que
j’en fais sept ou huit. Ma dernière paie est
de 366 euros. Chaque mois je donne quelque
chose à mes parents, et à ma copine
qui me loge. Mon fiancé m’aide pourne
mon téléphone, mon transport, mes
habits. C’est moi qui a appelé mes collègues
pour la grève. On ne peut pas rester
comme ça, on veut vivre comme les autres
parce qu’on paie la sécu, les impôts comme
les autres. Ils nous traitent comme des
esclaves. Kani m’a montré les gens de Chez
Papa et la CGT, et ils m’ont expliqué comment
on fait la grève et dit q’ils pouvaient
m’aider, donc j’ai appelé mes collègues. Au
début on était trois. Le lendemain on était
huit. Les employés ont reçu des menaces.
Depuis qu’on a commencé, des collègues
viennent nous insulter. Le frère de notre
patron aussi. Il pense nous décourager,
mais le découragement n’est pas malien, et
nous, on ne bouge pas. On est là, on va
jusqu’au bout.

Traoré Sally :

Le Mali c’est dur, le commerce ne marche
pas bien, je voulais travailler un peu ici. J’ai
travaillé dans beaucoup d’hôtels, avec les
papiers de quelqu’un. L’hôtel c’est très très
dur. On vous donne 15, 18, 22 chambres,
pour 7, 8 heures de temps... ils nous paient
300, 400 euros. Ca paie mal, ça fait mal, j’ai
bloqué mon dos. Ils voulaient appeler l’ambulance,
mais comme je n’ai pas de papiers,
j’ai dit non, j’ai eu peur. On ne peut pas
faire autre chose, parce qu’on n’a pas de
papiers. C’est très dur de se loger, j’ai été
trois mois au Samu social, maintenant j’ai
une chambre de bonne à 300 euros. Je peux
envoyer 100, 150 euros par mois au pays.
Ca fait combien de temps que je suis là, je
souffre, je veux voir ma mère avant qu’elle
ne meure. Je ne dors pas la nuit, c’est
comme si j’étais en prison ici.

Kané Fanta :

Au Mali j’avais un petit commerce. Je me
suis mariée, j’ai divorcé, et chez nous
quand tu es divorcée, les hommes gardent
les enfants... les soucis, je ne supportais
plus... Je travaille à Ma Net depuis trois
mois. Ma première paie était de 262 euros,
ma dernière de 550. J’habite avec
quelqu’un, je donne quelque chose, puis je
paie ma carte orange, et après il n’y a plus
rien. Je dois envoyer quelque chose au
Mali chaque mois, c’est obligé. 20 euros,
30 euros, ça dépend. J’en ai marre, le travail
c’est dur, ça ne paie pas. Quand on est
malade il n’y a pas d’aide médicale, on est
obligés de continuer. Les papiers c’est
important. Quand il n’y a pas de papiers,
c’est foutu. Nous on travaille toute la
journée parce qu’on a pas de papiers,
samedi dimanche et jours fériés, comment
ça se fait qu’on a des paies de 550 euros par
mois ? C’est pour ça qu’on continue la
grève, jusqu’en 2012 s’il le faut.

ALO/QSP