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Nous republions trois textes de Robert Delanne - aventurier, navigateur et ancien contrebandier - qui traitent de la nécessaire alternative à construire pour mettre en question le système de prohibition - trafic des drogues.


Voir en ligne : www.combatenligne.fr

• Les alternatives à la prohibition des drogues ;

• Les origines et les enjeux de la prohibition des drogues ;

• Les impasses de la prohibition des drogues ;

Trois textes sur la prohibition des drogues :

Quelles alternatives ?

Quelles alternatives à la prohibition des drogues ?

La guerre à la drogue est un échec, c’est aujourd’hui une évidence. Les surfaces de plantes toxiques cultivées augmentent d’année en année dans les pays de culture traditionnelle, et de nouvelles cultures se développent dans de nouveaux pays. La toxicomanie touche maintenant l’ensemble de la planète, avec des conséquences de plus en plus graves pour de nombreux pays du Tiers Monde qui, il y a peu de temps encore, restaient protégés par leurs cultures sociales, désormais en voie de disparition.

En France, sans atteindre l’ampleur de la consommation du cannabis, l’usage des autres drogues continue à augmenter et on constate une diversification des produits utilisés. Seul l’usage d’héroïne semble stagner. La cocaïne augmente, selon l’Observatoire Français des Drogues et des Toxicomanies. La violence de la répression contre les drogues traditionnelles a provoqué l’émergence et le développement très rapide du commerce et de l’usage des drogues de synthèse, peu coûteuses, faciles à fabriquer, à dissimuler et à transporter, beaucoup moins sanctionnées, mais beaucoup plus dangereuses par leurs effets souvent irréversibles sur le système nerveux central des usagers. De nombreux pays les fabriquent aujourd’hui en grande quantité : l’Afrique du Sud, l’Indonésie, la Birmanie, la Russie... et la Hollande. Et de nombreux laboratoires clandestins sont incontrôlables.

La délinquance liée aux drogues, selon le vocabulaire des autorités, augmente partout : en France, en 2001, il y eut plus de 70 000 interpellations d’usagers et d’usagers revendeurs, dont 80 % pour le seul cannabis. Les vrais trafiquants internationaux interpellés, toutes drogues confondues, représentent moins de 2 % des interpellations.

Sur le plan international, on observe une extrême indulgence des pays du G8 vis-à-vis des États narcotrafiquants, selon les intérêts économiques et politiques en jeu. C’est vrai par exemple vis-à-vis de la Turquie, candidate à l’entrée dans la communauté européenne, qui est actuellement le premier producteur d’héroïne vendue en Europe à partir de la morphine base venant d’Afghanistan via l’Iran. C’est vrai aussi de la complicité de la France vis-à-vis de la Birmanie où la compagnie Total est toute-puissante. Idem avec le Maroc. Mais il faudrait des pages et des pages pour dresser une liste complète des complicités et des équivoques de la guerre à la drogue made in USA.

Constatons seulement que la finalité logique de la prohibition aboutit à un échec : elle génère cet échec en dynamisant ce qu’elle prétend supprimer. Mais alors on peut, on doit se poser la question : nos hommes politiques ne sont pas des idiots, ce sont des gens cultivés, ils le savent. Alors ? Pourquoi, après tant d’années, maintiennent-ils la prohibition ? Autrement dit : qui dit quoi ? Et à qui ça profite ?

Depuis des décennies, les pays du Sud connaissent des conditions de vie de plus en plus difficiles. La suppression des quotas, qui a ruiné des millions de paysans au profit des géants de l’agroalimentaire, a complété le pillage de leurs ressources naturelles par les pays industrialisés. Leur seule solution pour seulement survivre était la culture des plantes à drogues qui rapportent, à l’hectare, vingt fois plus que les cultures vivrières. Mais la culture n’est pas ce qui rapporte le plus. La transformation, le trafic et le blanchiment offrent un rendement beaucoup plus attrayant. En 1992, l’ONU donnait déjà une liste des pays du Tiers Monde impliqués dans le trafic. Et tandis que le Nord connaît une croissance régulière, malgré les crises inhérentes au système, le Sud s’enfonce toujours plus dans la misère. Et la drogue, dynamisée par la prohibition, devient une alternative économique de secours aussi bien pour les États que pour les élites et une petite partie des populations.

Ajoutons que l’orientation donnée par la haute finance internationale pour les privatisations, en désengageant de plus en plus les États vis-à-vis de leurs populations, laisse ces dernières à la merci des grands groupes financiers plus soucieux de profits que de social. Et la drogue (cultures, transformation, trafics) est devenue la base d’économies de survie. De nombreux pays du Tiers Monde, qui ont trouvé là une solution pour résoudre en partie leurs problèmes de trésorerie, offrent un débouché important aux exportations des pays industrialisés, biens de consommation, armes, travaux d’infrastructure, usines clef en main, etc, payés avec l’argent du trafic, donc automatiquement blanchi. Avec quoi le Pakistan, pays ruiné, a-t-il acheté à la France, en 1997, quarante Mirages 2004, qu’on surnomme en riant, mais sous couvert d’anonymat, dans les ministères les « mirages de l’opium » ? Avec l’argent de la drogue, qui, ipso facto, est blanchi.

« Aujourd’hui le blanchiment d’argent et son corollaire, la criminalisation du politique, touchent désormais, via la mondialisation des flux financiers, l’ensemble du globe », expliquait en avril 2000 le rapport de l’Observatoire de la Géopolitique des Drogues. En 260 pages y étaient analysées les implications économiques et géopolitiques de la quasi-totalité de la planète. À grand renfort de publicité, les politiques, à travers les médias, nous annoncent sans cesse de nouvelles mesures renforçant la lutte contre le blanchiment, et, nous apprennent la saisie de quelques millions de dollars. Alors que l’argent de la drogue représente des centaines de milliards de dollars.

L’économie souterraine du trafic gangrène l’économie mondiale à tous les niveaux. Il faut savoir que le plus gros volume d’argent de la drogue est généré dans les pays riches, gros consommateurs, par le deal de rue, et qu’une part importante est blanchie sur place. Les dealers consomment et, sur cette consommation, l’État français récupère 20 % de TVA.

Une autre part est rapatriée vers les pays d’origine des dealers, leurs familles, qui achètent des produits de consommation courante, ou investissent. Argent blanchi. Et puis, l’argent de la drogue est aussi blanchi par les fabricants d’armes qui alimentent tous les conflits de la planète.

Un autre blanchisseur inattendu est le Fonds monétaire international, dominé par les USA, qui inclut dans les programmes de remboursement des dettes du Tiers Monde, les revenus putatifs du trafic. De nombreux économistes indépendants considèrent aujourd’hui l’argent de la drogue comme une béquille pour un système économique en difficulté. Et, ce qu’on oublie un peu trop, c’est que les centaines de milliards de dollars de la drogue sont tirés des poches des plus défavorisés. Il s’agit en quelque sorte d’un impôt prélevé sur les plus pauvres. Finalement, avec la prohibition, tout le monde profite... sauf les populations.

Aux USA, par exemple, DEA, CIA, FBI, douanes, garde-côtes, armée, tous se battent pour obtenir une part du budget de la guerre, part fonction des résultats obtenus. À la fin des années soixante, ce budget n’atteignait pas les 10 millions de dollars. Aujourd’hui, il dépasse les 15 milliards. Il a été multiplié par 1500.

Mais les avantages de la prohibition ne sont pas seulement économiques pour les capitalistes. Ils sont aussi politiques. Dans tous les pays, y compris la France, la guerre à la drogue joue le même rôle que la guerre au terrorisme : c’est la loi du tout répressif, avec des législations d’exception. C’est la peine de mort pour quelques grammes de drogue en Chine, en Iran, en Malaisie, à Singapour, en Thaïlande, et même en Russie. La guerre à la drogue sert de prétexte à de nombreux gouvernements pour réprimer des mouvements politiques. En Fran-ce, la guerre à la drogue justifie le répressif par le biais de la supposée délinquance liée au deal, alors que de nombreux observateurs indépendants font remarquer que les violences dans les cités ont la plupart du temps d’autres origines. Toute une législation en contradiction avec les Droits de l’Homme et la Constitution française est en place. La prohibition est peut-être, pour l’ultralibéralisme, l’outil le plus redoutable contre la démocratie, parce qu’elle permet toutes les exactions contre la démocratie avec l’accord des populations qu’on a convaincues que cette politique est conforme à leurs intérêts. Voyez aujourd’hui l’usage qui en est fait en France : au nom de l’insécurité, où le trafic de drogue joue soi-disant le premier rôle, les gouvernements se sont lancés dans un tout répressif qui met à mal nos libertés, la démocratie. Et une bonne partie de la population applaudit. En serait-il de même s’ils faisaient passer les mêmes lois en disant que c’est pour défendre leurs privilèges ?

Aujourd’hui, se battre contre la prohibition des drogues, c’est aussi se battre pour la démocratie, la liberté, contre la dernière mouture du capitalisme, l’ultralibéralisme.

Que pensez-vous des revendications d’abrogation de la loi de 1970, de dépénalisation, ou de légalisation de l’usage de certaines ou de toutes les drogues ?

La loi de 1970 et l’hystérie de la campagne anti-drogue et anti-drogués a entraîné une véritable chasse aux sorcières, digne du Moyen-Age, jusque dans le vocabulaire. On a inventé un fléau qui n’existait pas : personne ne sait qu’en 1970 il y avait moins d’usagers de drogues qu’en 1935.

La loi de 1970 a dynamisé l’usage des drogues, les économies parallèles, la délinquance, pourri le climat social, coûté cher au contribuable (la répression coûte très cher) et perturbé, parfois définitivement, des centaines de milliers de jeunes. Plus d’un million de jeunes ont subi des gardes à vues souvent musclées et parfois hystériques, pour avoir fumé quelques joints. Des dizaines de milliers ont été condamnés. Tout ça pour un délit inventé de toutes pièces par cette loi de 1970. Sans compter qu’elle viole à la fois notre constitution et la déclaration des Droits de l’Homme. Et vous me demandez ce que je pense de son abrogation ? Tout citoyen responsable devrait descendre dans la rue pour l’exiger. Tout terrien même, car c’est la planète qui est concernée, depuis plus de trois siècles, par cet abcès qu’est la prohibition.

Alors, dépénaliser ou légaliser ? Dépénaliser quoi ? L’usage ? Ça voudrait dire que les usagers auraient le droit de consommer un ou des produits qu’ils ne pourraient se procurer que frauduleusement, c’est-à-dire qu’ils deviendraient de facto complices d’un trafic, donc délinquants, et, continueraient le trafic, les économies parallèles, et toutes les conséquences que nous avons vues. Je pense donc qu’il faut légaliser. Mais légaliser le cannabis seul, et pas les autres drogues ? Absurde. Légaliser le seul cannabis laisserait entier le problème de toutes les autres drogues : trafic, argent sale, danger sanitaire, insécurité, criminalité, corruption, etc. Pire encore : le volume de l’argent tiré du cannabis illégal représente une part importante de l’argent du trafic actuel des drogues. Privés de ces revenus les trafiquants seraient portés à intensifier le trafic des autres drogues.

La seule solution est la légalisation de toutes les drogues, avec un vrai programme d’accompagnement. Mais avant il faut pouvoir en débattre, ce à quoi les gouvernements depuis 30 ans n’ont jamais été favorables, se réfugiant derrière la Convention unique votée à l’ONU en 1961 sur la demande des Etats-Unis, qui impose à chaque Etat membre des règles strictes de lutte contre le trafic de drogue. Or, l’article 46 (« Dénonciations ») de la Convention, paragraphe 1, indique que « (...) toute Partie pourra (...) dénoncer la présente Convention (...) ». Les articles 47 (« Amendements »), 48 (« Différents ») et 49 (« Réserves transitoires »), offrent la possibilité pour Etat membre de se désengager, en tout ou en partie, des contraintes de la Convention.

Un rapport de la commission d’enquête du Parlement européen sur la diffusion dans les pays de la communauté de la criminalité organisée liée au trafic de la drogue du 23 avril 1992, qui n’a jamais été publié, indique que : « la santé des consommateurs de drogues interdites pâtit non seulement des effets des substances consommées, mais aussi de la situation d’illégalité dans laquelle se développe le marché ». Il estime que l’incidence des politiques menées sur le trafic de stupéfiants est entre 5 et 15 %, avant de proposer, entre autres, de traiter « la consommation et l’abus des stupéfiants avant tout comme un objet de santé et de bien-être public et non pas de police et de justice ». Depuis 1992, ce débat a-t-il avancé ?

Oui, grâce notamment à la politique de réduction des risques, parce que la consommation de cannabis s’est répandue et a dédiabolisé le produit, parce que la prohibition made in USA apparaît de plus en plus comme un échec et que la répression n’a rien résolu. Parce qu’elle frappe surtout les petits consommateurs et les consommateurs dealers, le public se pose des questions. Parce que le Conseil national du sida, et la Mission interministérielle de lutte contre la drogue et la toxicomanie, organismes officiels, ont commencé à dénoncer la prohibition et l’action policière qui en découle, comme une menace pour la santé des consommateurs et comme un vecteur important du sida et de l’hépatite C par la marginalisation des usagers, poussés à des conduites à risques.

Malheureusement, les mensonges assénés à haute dose pendant trente ans par les politiques relayés par les médias pèsent encore dans l’esprit de 70 % des français, et sur ce terrain on risque la surenchère pour justifier le tout répressif actuel. Nous risquons de revenir à l’hystérie anti-drogues des années 70 et 80. Il faut ajouter que le rapport que vous citez, publié en avril 1992, n’a jamais été rendu public parce que dans son ensemble il condamnait la politique prohibitionniste.

Comment, selon vous, peut-on éviter une conception moralisatrice de l’action publique sans se désintéresser du sort des personnes (par exemple de celles qui font un usage excessif de produits psychotropes) ?

L’action publique n’a pas à faire la morale en ce qui concerne les usagers de drogues, excessifs ou non. Elle ne doit pas non plus s’en désintéresser. S’ils le demandent, ils ont les mêmes droits aux soins que n’importe quel citoyen. User des drogues est un choix de vie. Cela fait partie de la vie privée et doit être respecté.

J’ajouterai cependant que les choix de vie dépendent pour beaucoup de facteurs environnementaux : aujourd’hui la précarité, l’absence de perspectives, souvent la misère, auxquels les jeunes sont particulièrement sensibles... Ils sont les premières victimes de l’hyper libéralisme. Et ils n’ont pas choisi de l’être.

Et tout en respectant leur choix de vivre avec les drogues, plaisir ou fuite, la question se pose : que faire pour éviter de telles dérives ? En tout cas, la preuve est faite que la prohibition n’est pas la solution et qu’elle ne fait qu’accélérer le développement du trafic, donc de l’offre et de la toxicomanie, cela à l’échelle de la planète.

Robert Delanne, 18 décembre 2002

Publié sur www.combatenligne.fr

Origines et enjeux

Les origines et les enjeux de la prohibition des drogues

Loin de s’opposer, prohibition et trafic de drogues s’entretiennent réciproquement. Ils relèvent du système économique dominant.

D’abord, je ne crois pas que la prohibition des drogues soit une idéologie : c’est un outil au service d’une idéologie, d’un pouvoir. Un peu d’histoire va nous aider à mieux comprendre.

Nous savons, les fouilles archéologiques l’ont prouvé, que depuis des millénaires (11 000 ans pour l’opium et pour le cannabis) l’homme a vécu en bonne intelligence avec les drogues. Pour l’essentiel, elles jouaient un rôle de cohésion sociale au cours de cérémonies religieuses, de rites sacrés, sous le contrôle des dominants de l’époque, ou de leurs représentants religieux, politiques ou militaires.

En outre, leurs nombreuses vertus médicinales en faisaient des produits très prisés qui se vendaient un bon prix, régulé par l’offre et la demande.

Cet équilibre millénaire entre les hommes et les drogues a été rompu au cours du XVIIe siècle, à la suite de ce que Colin Ronan, dans son Histoire mondiale des sciences, n’hésite pas à désigner comme la plus grande révolution scientifique de notre histoire. Jusque-là l’histoire se répétait un peu à l’identique. Une ou plusieurs civilisations émergeaient, dominaient un coin de la planète connu, puis déclinaient et disparaissaient, et une ou plusieurs autres civilisations prenaient le relais, ajoutant chaque fois un plus à la vie.

Soudain il se passe quelque chose de beaucoup plus fort. Entre le XVe et le XVIe siècle, une conjonction d’événements scientifiques, politiques et culturels accélère l’histoire : c’est ce qu’on a appelé la Renaissance.

Et, de toutes les sciences et techniques, celle qui bénéficia le plus de cette révolution fut la science de la navigation qui commença une évolution aux conséquences immenses.

En quelques décennies, le gouvernail d’étambot, de nouveaux grements, la boussole, l’astrolabe (ancêtre du sextant), les lochs pour mesurer les distances parcourues, les premières lunettes, les premières cartes marines fiables - les portulans - et enfin les caravelles rendirent possible la navigation hauturière, et en à peine plus de trente ans (de 1492 à 1526) le monde antique explose : l’homme découvre sa planète, l’Antartique et l’Artique, sous l’impulsion de cinq nations gagnées par les idées nouvelles qui, après s’être débarassées de leurs divers envahisseurs, font leurs unités et trouvent leurs frontières quasi définitives : l’Espagne et le Portugal, un temps dynastiquement liées, la France, les Pays-Bas, et en tout dernier l’Angleterre, en 1603.

L’Espagne et le Portugal installent d’importantes colonies dans les deux Amériques et le Portugal, seul, a dès 1498 le monopole du commerce des Indes jusqu’aux Moluques.

Un siècle plus tard, en 1595 à Amsterdam, naît la VOC, Verenigde Oost indische Compagnie, première compagnie des Indes orientales, qui va déposséder le Portugal de son monopole et déclencher, sans l’avoir prémédité, le processus qui allait faire de l’opium d’abord, puis de toutes les drogues, un élément majeur de l’économie mondiale.

La VOC est une grande première dans l’histoire : financée par actions cotées en bourse, avec la charte du 20 mars 1602, elle pouvait signer des traités, lever des armées, construire des forteresses, déclarer des guerres et signer des paix, exercer la justice, battre monnaie, lever des impôts. Tenue par ses actionnaires, elle n’avait qu’un seul but : le profit.

La VOC est l’ancêtre des grandes multinationales prédatrices d’aujourd’hui. Mais c’est aussi beaucoup plus que cela : la quasi-totalité de ses actionnaires étant des commerçants, la VOC est la première manifestation structurée d’une bourgeoisie marchande se libérant des privilèges féodaux.

Deux siècles avant la prise de la Bastille une nouvelle race de dominants était en train de naître : les capitalistes.

Outre les épices, les tissus, les parfums, la VOC expédie en Europe du tabac, du riz, du thé, du sucre, mais aussi du fer, de l’étain et de l’acier. Elle obtient le monopole sur l’opium récolté en Inde et finance ses envois vers l’Europe en important en Chine de telles quantités d’opium que l’empereur mandchou, voyant s’effondrer sa balance commerciale décrète, en 1729, l’interdiction de l’opium sur son territoire. Trop tard. En quelques décennies, les quantités d’opium importées, entre 300 et 400 tonnes par an, ont déjà répandu l’opiomanie dans la population chinoise. Pour satisfaire la demande, une contrebande s’organise. Les risques courus font monter les prix. Et pour la première fois dans l’histoire, le grand commerce européen découvre que l’opium est beaucoup plus qu’un médicament : il crée une dépendance et son commerce, dopé par la prohibition, peut être la source d’immenses profits.

Consacrée première puissance maritime mondiale par le traité d’Utrecht en 1713, l’Angleterre chasse peu à peu la VOC jusqu’aux Moluques, crée l’EIC (East Indian Company) qui prend le relais des hollandais et, en 1758, détient le commerce de l’opium indien.

De 1729 à 1836, l’empire de Chine édictera près de quarante décrets prohibitionnistes. En vain. Malgré une répression parfois féroce, la contrebande se fait sur une grande échelle, avec la complicité quasi générale de l’administration chinoise corrompue. Les prix explosent et le tonnage livré à la Chine passe de 240 tonnes avant la prohibition à 6500 tonnes en 1884. Deux guerres, dites guerres de l’opium, mettent la Chine à genoux, et en 1858 le traité de Tientsin légalise l’importation d’opium en Chine.

L’opium représentait alors plus de 41% des profits coloniaux de la couronne d’Angleterre. C’est ainsi que la Chine décida de développer la culture de son propre pavot dont la production atteignit, en 1896, 12 000 tonnes, éliminant ainsi pratiquement la totalité des importations anglaises. Et sa gracieuse majesté, Victoria Ier, perdant ainsi une importante source de profits, la Chambre des Communes déclare le commerce de l’opium immoral. Sans doute pour gêner les chinois dans la commercialisation de leur opium, alors que l’Angleterre continue à alimenter en opium l’Europe d’abord, les USA ensuite.

Un premier constat s’impose : les Anglais ont fait de l’opium une arme de conquête qui relève du commerce prédateur, tout en favorisant son extension en Europe et en Amérique. Deuxième constat : les prohibitions décrétées par la Chine, loin d’obtenir les résultats escomptés (rééquilibrage de la balance commerciale et protection de la population contre la drogue) ont, au contraire, dynamisé le trafic, mis la Chine à genoux et provoqué la toxicomanie de trente à quarante millions de chinois.

Entre-temps, l’Angleterre est devenue, dès le début du XIXe, la première puissance mondiale grâce à son empire colonial et à la révolution industrielle qu’elle fut la première à accomplir. Son industrie avance à pas de géant, mais dans les fabriques, les conditions de travail sont particulièrement dures et la Grande-Bretagne inaugure, dans les corons et dans les cités ouvrières, un mode de consommation des drogues qui gagnera bientôt toute l’Europe et les USA.

La chimie découvre la morphine en 1803, la cocaïne en 1860, et l’héroïne en 1874. Et, dès le début des années soixante, les médicaments opiacés sont en vente libre dans toutes les pharmacies européennes et les drugstores anglo-saxons.

L’opium et ses dérivés sont la panacée : tablettes de morphines, bonbons à la codéine, élixirs, philtres, baumes, etc. L’industrie pharmaceutique prospère sur fond d’exploitation des propriétés de l’opium, médicament et drogue.

Bref, l’opium est devenu un élément essentiel de l’économie mondiale à l’apogée de la période coloniale. Le XIXe siècle se termine.

L’Angleterre domine le monde. Le commerce de l’opium est entre ses mains. Les plus grands laboratoires pharmaceutiques sont en Europe. Ils fabriquent la morphine, l’héroïne et la cocaïne par centaines de tonnes qui alimentent aussi bien les besoins médicaux que le marché de la consommation clandestine. Les USA sont exclus de ce marché juteux.

Or, depuis leur indépendance, et malgré plusieurs guerres qui les ont laissés exsangues et divisés, ils se sont rapidement développés. De 1870 à 1906, leur PIB a quadruplé, et leur population a doublé. Ils ont conquis quelques colonies : Porto Rico, les Philippines, l’Ile de Guam, Hawaï, Cuba, et ils contrôlent Panama. Ils veulent entrer dans la cour des grands, toujours dominée par la Grande-Bretagne et son empire colonial qui a démontré l’importance politique et économique des drogues et en tire d’importants profits.

Sur l’insistance des USA se tient à Shangaï, en 1909, la première conférence internationale pour une prohibition générale de l’opium pour tout usage non médical.

Au nom de la morale ? Soyons sérieux ! Nous avons vu le rôle de la morale américaine dans la guerre du Nord libéral contre le Sud esclavagiste. Guerre qui visait moins à libérer les Noirs de l’esclavage qu’à récupérer une main d’œuvre bon marché pour l’industrie nordiste. Nous avons vu le rôle de la morale dans l’anéantissement du peuple indien. Pour préserver le peuple américain des drogues ? Peu plausible, les américains s’adonnant plus volontiers aux alcools forts.

Alors, pourquoi les Américains insistent-ils tellement pour une interdiction mondiale de l’opium alors qu’ils se contenteront d’une déclaration d’intention sans qu’aucun organisme de contrôle soit mis en place ? En fait, les USA, grâce à leurs bases coloniales dans le Pacifique, se sont assurés la maîtrise de cette zone jusque-là contrôlée par la Grande-Bretagne. Et la nouvelle croisade anti-opium va leur permettre de saper l’emprise commerciale anglaise en Asie, en arraisonnant légalement les navires anglais transportant l’opium.

La deuxième conférence, à La Haye, en 1912, toujours à leur demande, étend l’interdiction à la cocaïne et au cannabis. Seront ainsi retirés des pharmacies et des drugstores la quasi-totalité des gadgets opiacés et cocaïnés dont les industries pharmaceutiques européennes tirent d’immenses profits.

Enfin, toujours convoquée à la demande des USA, la conférence de Genève, en 1925, prévoit, avec l’interdiction de toutes les drogues pour un usage non médical, un contrôle sévère du comité central permanent de la Société des Nations. À partir de là, le commerce des drogues, qui était un commerce lucratif, considéré comme immoral mais légal, devient alors un délit passible de lourdes peines. Et les sanctions prévues dopent les prix, pénalisant ainsi les laboratoires européens. Et cette prohibition générale des drogues dynamise un trafic contrebandier international, multiplie les réseaux clandestins incontrôlables, sauf par les mafias américaines nées de la prohibition de l’alcool (de 1919 à 1931) qui, sous l’impulsion de Lucky Luciano, s’emparent du marché et utilisent les mêmes filières mises en place pour la contrebande des alcools.

Une conclusion s’impose : les prohibitions n’ont rien eu d’idéologique. Tous les discours au nom de la morale et de la protection des peuples n’ont servi qu’à couvrir des buts économiques, géopolitiques ou de conquête.

Aux yeux du peuple américain et aux yeux du monde, les USA veulent apparaître comme les chevaliers blancs de la guerre sainte contre la drogue. En réalité, ils cherchent à défendre leurs intérêts économiques y compris ceux qui sont liés aux trafics internationaux. Pouvez-vous nous donner des exemples de ce que vous appelez la duplicité américaine ? Dans quelles grandes opérations la CIA a-t-elle été impliquée ?

Pour comprendre le double jeu américain, il faut revisiter un peu l’histoire de l’après-guerre. Dès 1946, malgré les dévastations de la seconde guerre mondiale, l’URSS voit son influence étendue à plus du tiers de la planète. Ce qui réduit d’autant le marché capitaliste mondial. Plus de la moitié de l’Europe est passée au socialisme, et dans l’autre moitié les Partis communistes rassemblent des millions d’électeurs.

En Asie, l’indépendance de l’Inde, la naissance de la Chine communiste, ont suscité de nombreux mouvements d’indépendance soutenus par l’URSS, puis par la Chine.

En Amérique centrale et en Amérique du Sud, le Chili, la Bolivie, le Costa Rica, le Guatemala, ont des gouvernements de gauche. L’agitation sociale gagne la Colombie, le Mexique, Panama. De nombreux maquis anti-USA naissent un peu partout. Aux USA mêmes, la reconversion en économie de paix se fait mal. Le plan Marshall perd peu à peu son efficacité.

Le leadership américain est menacé et la grande priorité est maintenant la lutte contre le communisme. C’est le début de la Guerre Froide et, dans ce contexte, les drogues vont jouer un rôle capital.

Or, le fascisme et la guerre ont démantelé le grand trafic en Europe. La Chine, l’indépendance des Indes l’ont bouleversé en Asie.

Les USA, grâce à leur puissante CIA, s’inspirant des leçons de la couronne d’Angleterre, et avec la complicité des services secrets français en Indochine, vont se servir de l’opium pour leur stratégie anti-communiste dans tout l’Est asiatique.

Ils se font des alliés des populations qui vivent de l’opium, encouragent le trafic, et trouvent à bon compte les mercenaires dont ils ont besoin contre les communistes. Les principaux réseaux connus pour avoir bénéficié de la protection et de l’assistance logistique de la CIA sont les suivants :

En 1949, les troupes vaincues du Kuomintang (KMT) se réorganisent avec l’aide de la CIA sous le nom de « chinese independance force ». Le KMT fait passer sa production d’opium de 40 tonnes en 1949 à 340 tonnes en 1960.

En 1950, en Thaïlande, le chef de la police, le général Phao Sriyanonda, avec l’appui de la CIA, s’associe avec les triades chinoises de Bangkok pour expédier la drogue vers l’Europe et les USA.

En 1954, la CIA constitue à la frontière du Vietnam, avec l’aide des services secrets et de l’état-major français, sous la direction du général Salan, une armée de mercenaires qui comptera 35 000 hommes en 1965, et organise le transport de l’opium vers les raffineries. De là les compagnies charter de la CIA, Air America et Continental Air Service convoient la morphine base et l’héroïne du KMT.

En 1958, au Laos, la CIA « démissionne » le gouvernement de gauche et le remplace par le général Phoumi qui travaille pour le KMT.

Plus à l’ouest, plus récemment, pendant la guerre entre l’URSS et l’Afghanistan, de nombreux témoignages ont dénoncé les livraisons d’armes par les USA aux rebelles contre de la morphine base.

Plus tard encore, à trois reprises, les USA se sont surpassés.

En 1979, au grand dam des USA qui craignent un deuxième Cuba, les sandinistes ont pris le pouvoir au Nicaragua. Les anti-sandinistes (les contras) se réfugient au Costa Rica. Les USA décident de les aider dans leur combat contre les sandinistes. Le ravitaillement en armes des contras est dirigé depuis la Maison Blanche par le colonel North. Les avions américains livrent les armes, repartent à vide vers la Colombie, et reviennent chargés de cocaïne qu’ils débarquent au nord du Costa Rica, dans le ranch d’un américain, John Hull, qui travaille pour la CIA. La cocaïne est ensuite écoulée sur le marché américain et l’argent récolté servira à acheter les armes en Europe de l’Est par des trafiquants dirigés par une équipe israélo-américano-panaméenne. La CIA se surpassait. Entendez par « la » CIA le colonel North, son directeur Casey, et le vice-président Bush qui plus tard demandera au sénateur Kerry, par qui l’affaire est connnue, de cesser de dévoiler des informations « préjudiciables à la bonne image des Etats-Unis » (sic).

Dans le même temps, le président Reagan accusait publiquement les sandinistes d’empoisonner la jeunesse américaine.

Il y eut aussi l’opération « fulminante », en Colombie, qui succéda de peu à la solennelle déclaration de guerre à la drogue de Bush père, en 1981, qui marquera non une simple aggravation de la prohibition mais un véritable changement qualitatif dans la méthode.

À partir de 1981, les USA auront tous les droits et les moyens de les imposer, dès l’instant qu’il s’agira de la juste lutte contre les drogues. Sous la menace de couper tous les crédits à la Colombie, les USA, avec l’aide de techniciens israéliens, lancent l’opération « fulminante » pour éradiquer la marijuana colombienne.

La flore et la faune sont détruites sur des milliers d’hectares, les troupeaux décimés, les paysans atteints de maladies mystérieuses... Les observateurs étrangers parlent d’un véritable désastre écologique. La presse française célèbre le succès des USA contre la drogue.

Mais... la vérité est dans les chiffres : avant « fulminante » la Colombie livrait 80% de la marijuana consommée par les 20 millions de fumeurs américains. Après « fulminante », les États-Unis deviennent les premiers producteurs mondiaux de marijuana (34,4% : chiffre donné par l’ONU), et récupèrent la totalité du marché américain.

Non seulement ils ont privé la Colombie de 8% de son PIB, mais ils ont détruit des milliers et des milliers d’hectares de cultures vivrières, mettant la Colombie à la merci d’une aide financière que les USA voudront bien lui accorder selon son degré de soumission.

Cependant, le summum de ce qu’on peut appeler la criminalisation de la politique anti-drogue des USA est atteint lors de leur agression contre le petit Panama.

Plus de 10 000 civils y ont été assassinés (selon Amnesty International), sous prétexte de capturer le général Noriega, qui avait cessé de plaire à la CIA après vingt ans de bons et loyaux services. À l’époque, Mitterrand avait même déclaré, sans rire : « L’état de guerre avait été déclaré contre les Etats-Unis » (sic).

Vingt quatre mille marines, un porte-avion, des chasseurs bombardiers, des hélicoptères de combat sont mobilisés pour capturer un homme ne bénéficiant que d’une garde prétorienne. Énorme impact médiatique, magnifique victoire américaine contre le trafic de drogue. Mais...

Début 1989, une dépêche AFP explique qu’ « un rapporteur au Congrès déclare : nous blanchissons aujourd’hui 30% de l’argent de la drogue ». À la même époque, Arias Calderon, chef du Parti Social démocrate panaméen, déclare : « Nous avons la dette du Tiers Monde la plus élevée rapportée au nombre d’habitants, la seule solution pour tenir est d’accroître le blanchiment ».

Fin 89, les USA attaquent le Panama. Et moins d’un an plus tard, le rapporteur des banques auprès du sénat américain déclare : « Nous blanchissons actuellement 80 % de l’argent de la drogue ». Et on apprenait quelques années plus tard que les nouveaux patrons des banques panaméennes, mis en place par Bush, sont ceux qui géraient les finances du cartel de Medellin.

Robert Delanne, 8 septembre 2002
Article paru sur le site : www.combatenligne.fr.


Les impasses

Les impasses de la prohibition des drogues

Plutôt que d’ouvrir un véritable débat sur les effets de la prohibition des drogues, les Nations Unies s’emploient à en justifier la pérennisation. Les préoccupations de santé publique ont bon dos. Et pourtant, la guerre à la drogue est un échec patent.

Dans son discours à l’assemblée Onusienne Jean-François Mattéi a déclaré : « Le combat contre les drogues constitue aujourd’hui un véritable enjeu de santé publique qui doit mobiliser l’ensemble des acteurs de la communauté internationale ».

La phrase fait l’amalgame drogue / toxicomanie = même combat, ce qui n’est pas innocent : est sous entendu et imprimé dans les esprits que faire la guerre à la drogue, c’est faire la guerre à la toxicomanie, alors que nous avons vu qu’historiquement c’est exactement le contraire qui se produit (voir Combat, n° 29 et 30).

La prohibition dynamise le trafic

Le véritable enjeu de santé publique devrait être le combat contre la toxicomanie, qui ne peut être gagné qu’en luttant avec succès contre les dysfonctionnements sociaux qui dans la plupart des cas sont à l’origine des dérives toxicomaniaques(1) et en mettant en place accompagnement, information et soins. A l’inverse, la guerre contre les drogues dynamise les économies parallèles, les délinquances, l’insécurité, et pourrit le climat social.

Notre ministre de la Santé poursuit sans rire : « Cinq ans après l’assemblée extraordinaire de 1998, les progrès sont évidents ». Monsieur Mattéi aurait dû consulter l’épais rapport de l’Office des Nations Unies pour le Contrôle et la prévention du Crime (ODCCP) précité, où on peut lire :

- Page 7 : « Il ressort des tendances décennales (1990 / 2000) que le trafic des stimulants de type amphétamines a augmenté à un rythme annuel de 28 %, contre 8 % pour l’héroïne, 6 % pour la feuille de cannabis, 5 % pour la résine de cannabis, et 1 % pour la cocaïne ».

- Page 60 : « Les cultures de cocaïer en Colombie passent de 42 400 ha en 1989 à 163 299 ha en 2000, en augmentation constante. Dans le même temps, la production de cocaïne passe de 60 tonnes à 695 tonnes. Dans les trois principaux pays producteurs, Pérou, Colombie, Bolivie, les cultures de cocaïers de 1989 à 2000 passent de 215 700 ha à 221 293 ha et la production de cocaïne de 621 tonnes à 871 tonnes ». Notons en passant que le rapport « oublie » de citer les Philippines qui cultivent le cocaïer pour la première fois de leur histoire.

- Page 225 : « (...) globalement les pays sont de plus en plus nombreux à signaler une progression plutôt qu’un recul de la consommation des drogues ».

Les 292 pages du rapport statistique de l’ONU confirment ces trois citations. Pourtant notre ministre de la Santé s’accroche à la prohibition, et s’empêtre dans ses contradictions : « L’originalité de la position française, c’est que c’est une position équilibrée et de bon sens. Bien sûr il faut une politique de répression, de lutte contre les trafics. Mais la drogue, c’est aussi l’aspect santé, tout l’aspect santé et tout l’aspect soins ! Si on ne s’attelle pas à ça, on ne répond pas à la difficulté que vivent les toxicomanes ».

La répression contredit l’action préventive

Les appels de la Mission Interministérielle de Lutte contre la Drogue et la Toxicomanie (MILDT), sous la présidence de Nicole Maestracci, du Conseil National du Sida (CNS), des associations de réduction des risques, des médecins confrontés à la toxicomanie, ont montré, preuves à l’appui, que la prohibition allait à l’encontre de toutes politiques de réduction des risques, de soins, de suivi médical, en poussant les usagers vers des conduites à risques et en empêchant tout contrôle des produits. On devrait s’intéresser au lien entre les pratiques à risque et la répression. Ainsi, si pour l’ensemble de la France, sur 100 nouveaux séropositifs, 20 en moyenne ont été contaminés par voie intraveineuse, pour les trois départements PACA, les plus répressifs, la moyenne avoisine les 50 % (CNS, 2001). S’agit-il d’un hasard ?

Le 10 septembre 2001, le CNS avait lancé un appel solennel au gouvernement « pour une légalisation de toutes les drogues au nom de la santé publique et sous certaines conditions ». Il précisait que la dépénalisation « englobe l’usage stricto sensu et l’approvisionnement de l’usager, le transport des substances et leur possession », qu’il n’était pas là « pour faire de la philosophie sur la liberté de chacun mais pour avoir une approche sanitaire ». Et il ajoutait : « une société sans drogue n’existe pas, l’objectif d’éradication et d’abstinence est une chimère ».

Le CNS osait même proposer « la mise expérimentale » de programmes « innovants de réduction des risques tels que l’échange de seringues dans les prisons, la distribution médicalisée d’héroïne et la création de centres d’injection ». Toutes choses condamnées par les USA et l’ONU, comme étant des infractions à la Convention unique de 1961.

Pendant ce temps, monsieur Mattéi, ne pouvant avouer que la prohibition et la répression obéissent aux diktats des américains, prétend que si les politiques de soins, de réduction des risques, d’information sont en France insuffisamment développés c’est, comme s’en plaignent les organisations concernées, « par l’insuffisance de financement considérée comme un obstacle essentiel ».

Or, pour l’ensemble des acteurs, l’insuffisance de financement n’est ni le principal ni le seul obstacle essentiel à leur mission. Beaucoup soulignent que le couple prohibition / répression marginalise les usagers, les criminalise, fait les produits incontrôlables dans la qualité et le dosage, donc dangereux, contredisant les efforts en matière de prévention et de soins.

Le manque d’argent est en fait surtout souligné par les prohibitionnistes eux-mêmes pour justifier leur échec : « Donnez nous les moyens et nous gagnerons la guerre à la drogue ». Comme aux Etats-Unis, peut-on demander, où le budget consacré à la guerre à la drogue, qui était de dix millions de dollars à la fin des années soixante, dépasse aujourd’hui les quinze milliards de dollars ? Il a été multiplié par 1 500 !

Pour quel résultat ?

Historiquement, aucune prohibition n’a jamais réussi (voir Combat, n°30). En France, comme ailleurs, la guerre à la drogue a dynamisé les économies parallèles, la délinquance, la corruption, la consommation et marginalisé des milliers de consommateurs. Comme l’a déclaré Ray Kandal, ancien directeur de Interpool, à la conférence de Vienne : « En 1970, il n’y avait en Europe aucun problème de drogue. Aujourd’hui elle est partout ».

Pire encore que tous les effets pervers évoqués ici, on a pu observer que la guerre à la drogue et, dans les faits, aux drogués est devenue un outil redoutable contre la démocratie dans le monde. En France par exemple, trente années de communiqués et de littérature diabolisant les drogues et les drogués ont créé une hystérie anti-drogue, accompagnée d’un sentiment d’insécurité qui a servi de tremplin à la droite extrémiste.

Aujourd’hui le projet de loi dit « Perben 2 » met en place un arsenal juridique au service du tout répressif. Mais il ne faut pas oublier que cet arsenal existait déjà depuis plus de trente ans au service de la guerre à la drogue. A l’époque les anti-prohibitionnistes l’avaient dénoncé comme une menace à venir pour tous les citoyens.

En effet, les lois du 31 décembre 1970 et du 31 décembre 1987 applicables au trafic de stupéfiants « combinent la rapidité de la procédure correctionnelle avec la lourdeur des peines criminelles et éliminent certaines garanties de procédure élémentaire » (Droit de la drogue, Dalloz 1989, n°433, page 544).

Les articles L627 CSP, L 627 alinéa, L630-2 CSP donnent compétence aux tribunaux correctionnels pour infliger des peines pouvant aller jusqu’à un « maximum » de 40 ans d’emprisonnement. La prescription applicable au trafic passe à 20 ans alors qu’elle est limitée à 5 ans en correctionnelle.

En clair, les textes de 1970 et de 1987 alignaient le trafic de stupéfiants sur les crimes les plus graves : assassinat, meurtre avec circonstances aggravantes (actes de barbarie, tortures), enlèvements ou séquestration ayant entraîné la mort etc.

Ajoutons que l’article L627-6 alinéa 2 porte de quatre mois à deux ans la contrainte par corps pour les amendes supérieures à 50 000 francs, que l’article L629 alinéa 4 CSP prévoit la confiscation de tous les biens du trafiquant, peine rarissime qui méconnaît la présomption d’innocence des membres de la famille.

Et enfin pour simple présomption de trafic de drogue sont autorisées les perquisitions de nuit (L 627 alinéa 8 CSP), les gardes à vue de quatre jours (L 627-1-CSP), les pratiques de provocations policières et les délations (2) avalisées le 19/12/91. Toutes ces pratiques et dispositions sont des violations des principes généraux du droit et de la convention européenne des droits de l’homme.

Rappelons pour mémoire que le projet de gouvernement préalable à la loi du 31 décembre 1970 sur les drogues prévoyait la qualification de crime et la cour d’assise pour les trafiquants (rapport Marcilhacy, Sénat, n°35). Mais, au cours des débats, le gouvernement proposa que le tribunal correctionnel puisse infliger 20 ans de prison à la place des Cours d’assise parce que la procédure criminelle impliquait une trop longue instruction et des garanties qui feraient perdre à la procédure la rapidité du tribunal correctionnel.

Un outil « commode » et « brutal »

Au cours du débat parlementaire, un Sénateur indiquait : « Dans un domaine comme celui-là nous voulons un outil commode, brutal, nous ne voulons pas nous encombrer des formalités inhérentes à la procédure de la cours d’assise ». (J.O. débat, Sénat, 3 novembre 1970, page 1722). (3) Je crois qu’on ne peut montrer plus clairement comment la guerre à la drogue et aux drogués a, en France, été utilisée contre nos libertés, contre la démocratie, contre le respect des droits des justiciables.

Les lois Perben 2 ne sont en fait qu’une sorte de prolongement des lois de la prohibition, votées il y a plus de trente ans, étendues aujourd’hui à l’ensemble de la population. C’est ce que Combat (n° 29 et 30) dénonçait dans « Les origines et les enjeux de la prohibition des drogues ».

Intensifier encore la guerre à la drogue ?

Sur le plan international, la guerre à la drogue va s’intensifier dans les années à venir, sans que le public en soit informé. Sauf exception, comme le long article de Serge Garde dans le journal L’Humanité du 23 avril 2003, « L’échec de la guerre à la drogue », la presse française a occulté la 46e session de la Commission ONUsienne des stupéfiants.

Dans son rapport final, (E/CN.7/2003/ L.23/REV.1), après avoir discrètement (oh ! très discrètement) reconnu l’aggravation partout de la situation (cultures, production, consommation, en augmentation constante), la Commission appelle à une mobilisation mondiale contre la drogue : « (...) nous réaffirmons notre attachement aux textes issus de la vingtième session extraordinaire de l’assemblée générale, qui ont sensiblement contribué à mettre en place un nouveau cadre général de coopération internationale face à la progression du problème de la drogue, en fixant des buts et objectifs précis que tous les états doivent atteindre d’ici à 2003 et 2008 » ( introduction, page 1, alinéa 1 ).

Je ne m’étendrai pas sur les déclarations « vertueuses » de la commission (« (...) nos aspirations universelles de paix et de sécurité internationales, de progrès économique et social, d’amélioration de la qualité de vie et de la santé dans le monde ... », page 3 alinéa 18) qui ne servent qu’à masquer des intérêts inavouables.

Dans son rapport final daté du 16 avril 2003, la 46e session de la commission onusienne sur les drogues reconnaît, § 4 : « (...) que les progrès ont été inégaux dans la réalisation des objectifs énoncés... ». Inégaux ! C’est le moins que l’on puisse dire à la lecture de l’épais rapport statistique que tout le monde peut se procurer (4). Quarante-trois ans se sont écoulés depuis la convention votée à l’ONU en 1961 sous la pression des Etats-Unis. C’est aujourd’hui une certitude, la guerre à la drogue est un échec dont les conséquences sont meurtrières pour la santé des peuples et la démocratie dans le monde...

Et quand l’assemblée de Vienne annonce vouloir détruire le maximum de cultures de drogue d’ici à 2008, nous pouvons craindre le pire. En effet nous avons vu les méthodes américaines employées pour détruire les cultures (5).

Il se trouve que de nombreux pays du Tiers Monde ont cherché et trouvé dans les drogues (cultures, transformation, trafic, blanchiment) des économies de survie. Privés de ces ressources il y a gros à parier qu’ils se reconvertiront dans les drogues de synthèse, faciles à fabriquer, peu coûteuses, faciles à dissimuler, et dont la répression contre les drogues classiques a déjà dynamisé la consommation. En terme de santé publique, les effets d’une telle « adaptation » promettent d’être désastreux.

Le rapport onusien constate déjà une augmentation annuelle constante de 28 % de ces drogues beaucoup plus dangereuses que l’héroïne et la cocaïne, par leurs effets souvent irréversibles sur le système nerveux central des usagers.

La guerre à la drogue, un instrument de conquête

D’autre part pour poursuivre leur guerre à la drogue et s’assurer que sont respectées les directives Onusiennes, les Etats-Unis vont intensifier le déploiement de leur présence dans les pays concernés. Conseillers de la DEA, conseillers économiques, conseillers militaires (et même présence militaire) qui « guident » leur politique intérieure et extérieures avec l’appui de promesses (d’ailleurs rarement tenues) d’aides financières.

La guerre à la drogue deviendra-t-elle le support d’une conquête du monde par les Etats-Unis ? Ce danger existe vraiment avec l’administration actuellement au pouvoir aux Etats-Unis.

Plus que jamais la guerre à la drogue est pour les Etats-Unis un des outils de domination mondiale le plus performant, le plus insidieux parce qu’il opère avec le consentement des populations des pays riches qu’on a convaincu que c’était pour leur bien.

Emma Bonino, commissaire européen, lors de sa conférence à Paris en 1998 intitulée « la prohibition des drogues, crime contre l’humanité » a déclaré : « Le prohibitionnisme est la forme la plus achevée du combat que la barbarie mène contre la civilisation. C’est un crime, et même un crime de guerre ».


Robert Delanne, 10 mars 2004
Article paru sur www.combatenligne.fr

Notes :

(1) Dans le très officiel rapport statistique de l’office des Nations Unies pour le contrôle des drogues et la prévention du crime (ODCCP), édition 2002, Nations Unies, section ventes, n° F.02.XI.9, on peut lire page 216 : « Les données de l’ensemble des pays montrent que la prévalence de l’usage des drogues chez les chômeurs est nettement plus élevée que les moyennes nationales : en GB +32 %, aux USA +40 %, en Russie +70 %, en Colombie 300 % ». Sans compter les jeunes sans avenir, la précarité de l’emploi, les bas salaires, et l’acculture ambiante véhiculée par la Télé-poubelle.

(2) En 1987 un membre d’un réseau opérant aux Antilles s’est fait arrêter en possession de deux millions de dollars qu’il avait volé à ses complices. L’argent fut saisi.

Il révéla tout sur le réseau qui fut démantelé. L’argent lui fut rendu et il fut libéré.

(3) Tout ce qui précède est extrait des conclusions de Maître Francis Caballero lors de l’audience du 20 mai 1992 à la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris.

(4) Idem note 1

(5) Combat n°30, décembre 2002 : Les USA lancent l’opération « Fulminente » pour éradiquer la marijuana colombienne. La flore et la faune sont détruites sur des milliers d’hectares, les troupeaux décimés, les paysans atteints de maladies mystérieuses... Les observateurs étrangers parlent d’un véritable désastre écologique.



Robert Delanne :

Robert Delanne par Georges Apap, ancien procureur

Robert Delanne est largement septuagénaire. Ancien résistant, acteur de théâtre, navigateur, boxeur, contrebandier, explorateur, écrivain, militant antiprohibitionniste, tels sont quelques-uns des avatars d’une personnalité aux multiples facettes qui le situe d’emblée de part et d’autre de la règle commune, comme si l’inconstance des lois dans l’espace et dans le temps lui avait donné le sentiment de leur relativité.

« Antigone est ma sainte », disait Cocteau qui s’y connaissaient en transgression. Robert Delanne sait lui aussi d’instinct se rebeller contre des lois ineptes et franchir leurs frontières dès qu’il se sait porteur d’une vérité supérieure. Car c’est une loi inepte que celle qui punit le consommateur de substances arbitrairement « classées », et c’est une vérité supérieure que celle qui proclame la liberté de choix de vie qui ne porte aucun tort à autrui.

Antigone mettait sa vie en jeu. Robert Delanne, lui, ne fut qu’incarcéré. Après cette riposte des pouvoirs établis, il fut fondé à penser qu’ayant subi sa peine, il était quitte envers ses censeurs. Mais il était désormais fiché, répertorié, casier-judiciarisé.

Georges Apap

Extrait de la préface de Georges Apap à La croisière impossible, de Robert Delanne (Editions du Lézard, 1999, 172 pages).


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