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Quelques heures, et puis s’en vont. Installé vendredi après-midi, le campement parisien des Don Quichotte a été démonté dans la foulée par des forces de l’ordre qui n’y sont pas allées avec le dos de la matraque… Margot K était sur place. Et raconte comment la désormais traditionnelle opération montée par Augustin Legrand n’a pas fait long feu, étouffée dans l’œuf par la police.


Voir en ligne : Article d’Article 11, l’info qui a une bonne gauche

Les enfants de Don Quichotte organisaient vendredi dernier une journée d’action nationale. En ce qui concernait Paris, le rendez-vous était à 18 h place de la Concorde, sous la grande roue. Hormis le détail que cette fameuse grande roue, si chère à la perspective Pyramide du Louvre - Grande arche de la Défense, avait disparu depuis près de quatre mois, il était assez difficile de se perdre…

Un peu les mains dans les poches et le nez dans les Mémoires de Louise Michel, je m’y suis rendu histoire de filer un coup de patte. À ma grande surprise, nous étions peu sur la grande place qui regorgeait de cars tristement tricolores. On ne comptait plus les journalistes, légions armées qui d’un appareil à téléobjectif, qui d’un magnéto… Il paraît qu’il paraît que c’est le jeu… Un chuchotis circule : le campement a été monté sur le quai rive droite, il faut s’y rendre par petits groupes. Ah ! La jolie stratégie ! Tout doucement le flux se met en place. Comme par enchantement arrive Augustin Legrand (mais si, mais si ! Une sorte de géant à la gueule cassée, porte parole virulent des Enfants de Don Quichotte ! Vous voyez bien que vous savez !). Le mégaphone au poing, il jette : « Le campement est monté sur le quai, il va falloir faire vite. Dépêchez-vous ! », et tout le monde de se mettre à courir sous les yeux effarés des flics, Gros-Jean comme devant.

Pour ce qui me concerne, l’agacement commençait à poindre devant la horde en furie des rapaces aux objectifs imposants [1]. Je décidais donc de doubler le peloton de tête pour aller à la rencontre des tentes vertes et rouges un peu avant le raz-de-marée.

Une centaine de tentes, liées les unes aux autres pour plus de stabilité, avaient été montées, faisant joliment face à l’ancienne gare d’Orsay. J’y trouvais plusieurs amis (le monde engagé est assez petit…) et une ambiance joyeuse et enlevée. La première phase du plan avait marché comme sur des roulettes. Bien sûr, le reste de la mobilisation eut tôt rejoint la rive et, fidèle comme un bon toutou, son ombre policière itou. On parlementa. Assez tranquillement, d’ailleurs. Et l’on fut d’accord pour nous laisser passer la nuit dans cet espace qui, après tout, est public (que je sache…).
Fort bien : nous nous installons. Le soir tombe, on partage une soupe, un peu de pain et d’eau, nous nous distribuons les tentes et que vogue la galère !

C’est joli, non ? Vous le voyez ce gentil tableau ? Deux cent personnes qui partagent un repas dans une fraîche nuit de mai, réunies autour d’une cause commune, sur un quai baigné de lumières parisiennes, guitares, bouquins et palabres toutes voiles dehors ? Vous le voyez bien ?

Alors maintenant vous ajoutez un mégaphone qui tout d’un coup s’exclame : « Les flics vont charger d’ici un quart d’heure ! ». Et voilà. Fini la rigolade, c’est le branle-bas de combat, tentative de résistance tant bien que mal, charge par les gendarmes devant (et oui, maintenant qu’ils sont rattachés au ministère de l’Intérieur…) et la police nationale derrière (difficile de faire plus cauchemardesque, comme partie fine…). Bref, vous connaissez la chanson.
On a pu tenir jusque 23 heures. Les tentes ont été détruites par les forces du ministère, avec une minutie qui les distingue une fois de plus dans l’art d’exécuter bien-e-xac-te-ment ce que dit le chef. La tête dans les boucliers et faisant corps avec les trente personnes qui se trouvaient encore là, j’avais encore le sourire aux lèvres et c’était bien la première fois. Pourquoi, nom d’un drapeau noir ? C’est assez basique, en fait : jamais encore le ridicule de ces situations ne m’avait autant crevé les yeux. Trois pelés et un tondu, une centaine de tentes sur un quai, et voilà que la police établit un plan stratégique impliquant parjure et mobilisation d’une force considérable ; franchement il y a de quoi se marrer ! Comme ce moment d’anthologie où le chef de la brigade, au mégaphone, nous a lancé : « Ne résistez pas ! »… Mouaahaharf !
Comme pour me pousser plus loin dans le fou rire, la belle équipe a montré sur la fin, par une série cocasse d’ordre et de contrordres lancés en même temps, une ingérence proche du burlesque (« Vous avancez maintenant ! », « On ne passe pas ! », « Allez rejoindre vos camarades ! », « On les sépare ! »). Elle a surtout jugé très dangereux que nous récupérions les tentes rescapées du carnage… Et grand bien lui en a pris : on aurait pu commettre d’atroces actes de terrorisme avec… Ah ! Tentus fugit ! Voilà une révolte bel et bien matée.

Source : Article 11