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Anzoumane Sissoko. En débarquant de l’avion Paris-Bamako pour participer à notre contre-sommet de la Françafrique, en janvier dernier, une mauvaise surprise m’attendait, vite compensée, heureusement, par une bonne nouvelle.
La surprise, c’est qu’ayant longuement parlé au téléphone, avant mon départ, avec des responsables de deux importants syndicats maliens, celui des cheminots (SYTRAIL) et l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM), j’avais eu l’assurance de leur appui et participation à nos activités et manifestations de contestation du sommet, notamment à nos ateliers et débats publics, non seulement sur les accords françafricains et eurafricains contre le droit d’émigrer, mais aussi sur l’accaparement des terres, les enjeux du changement climatique, l’extension des luttes syndicales, les droits des femmes… De plus, je comptais sur ces syndicats pour m’introduire auprès de députés et d’avocats afin de soulever à l’ONU la question des accords sur les migrants voulus par l’Europe. Ces accords, déjà signés ou encore à signer à la suite du sommet de Malte de novembre 2015, vont faire l’objet de nouveaux marchandages au prochain sommet d’Abidjan en novembre (on y sera aussi, avec un nouveau contre-sommet) : leur but est d’organiser, par la force et la violence des États, le déni d’émigration, l’usurpation pure et simple de la liberté de millions de ressortissants africains, droit fondamental de la personne garanti par la Déclaration universelle des droits de l’homme, dont ces États sont signataires [voir le tract reproduit ici.]. Maintenant, alors que j’étais arrivé et que l’on m’attendait, m’avait-on dit, j’appelais, mais personne au bout du fil des téléphones auparavant loquaces.
Je ne savais que penser. Mais mon hésitation fut de courte durée, l’on me fit savoir de rayer de nos textes et discours les noms des deux syndicats. C’était pour moi le signe ou de la peur ou de la trahison corruptrice, ou des deux à la fois.
La bonne nouvelle ce fut quand, peu après, je rencontrai les 64 jeunes qui avaient parcouru en caravane 800 kilomètres de brousse entre les communes de Sadiola, Dialafara, Sitakily et la capitale, et qui étaient impatients de participer à notre forum, avec vingt autres camarades qui se trouvaient déjà à Bamako pour des raisons d’études ou de travail.
Grâce à leur présence aussi, malgré les tentatives du gouvernement malien et de l’occupant français pour nous priver de toute visibilité, notre contre-sommet a eu un large écho dans les médias et sur le net, à preuve l’émission-débat de 36 minutes sur Africable, chaîne télé qui diffuse dans les 15 pays de l’Afrique de l’Ouest. Un tiers de l’émission fut consacré à la caravane « La route de l’or » (logo des t-shirts de nos jeunes), un bon succès pour leur première sortie publique. Et, comme par hasard, deux semaines plus tard la question de la « route de l’or » a été débattue en conseil des ministres pour la première fois depuis 40 ans qu’on en demandait en vain la mise à l’ordre du jour.

Notre population, faute de routes carrossables, est isolée, délaissée par l’État… La découverte de filons d’or dans nos trois communes a provoqué l’arrivage massif d’orpailleurs traditionnels mais également de malfaiteurs. La population est devenue la proie du banditisme… les attaques de brigands se multiplient… déjà six personnes de tuées en 2014-2015 et de nombreux blessés, parfois très graves, sans qu’aucune autorité n’intervienne… sans compter qu’il n’existe aucun hôpital digne de ce nom… [et] que la flore, la faune et l’éco-système sont détruits par l’exploitation minière, que l’eau se raréfie et les nappes phréatiques sont polluées, que le commerce et l’artisanat tendent à disparaître, que l’agriculture est abandonnée… Depuis des années, nous adressons en vain lettres et pétitions au Gouvernement, mais cet or qui enrichit le pays ne nous apporte que maladies, décès et agressions !
(Tiré de « La route de l’or », tract des trois communes diffusé à Bamako pendant le sommet)

Je rappellerai, pour ma part, ce que j’ai dit de ma jeunesse dans le numéro précédent : sous la république du Mali indépendant, il y avait, alors, le sous-préfet et ses gendarmes pour nous obliger, nous les jeunes, au travail forcé des esclaves. Aujourd’hui, sur « la route de l’or », les bandits entrent dans nos cases armes à la main, ils vont jusqu’à tuer des gens pour un gramme d’or d’orpailleur. Où sont-ils passés, aujourd’hui, dans la république du Mali, gendarmes et sous-préfet, quand il s’agit de protéger les villageois contre des criminels assassins ?
J’ai raconté, dans le même numéro, comment nous avons monté dans notre commune, où la population est dispersée sur un vaste territoire, un tournoi de foot inter-villages pour permettre aux jeunes de se rencontrer, le but étant de leur faire lier des rapports de collaboration, d’émulation et d’amitié. L’initiative a été payante.
J’ai été frappé par leur maturité. Nous avions, nous de l’ACD (Association de la commune de Dialafara, basée à Paris), chargé notre section au pays d’organiser le tournoi et d’en établir les règles. Mais les sages (personnes âgées), rien que des hésitations, et des atermoiements. Alors les jeunes ont, en toute autonomie, pris la relève et contourné tout obstacle.
Ils se sont réunis et ont décidé du projet et du règlement, ils ont élu des représentants pour faire le tour des 36 villages de notre commune et informer, munis d’instructions précises, tout le monde, femmes, vieux, sages, religieux et… le maire et le sous-préfet. Ceux-ci, hommes de pouvoir, ont fait grise mine de ne pas avoir été invités à s’en occuper, et ont proposé de se charger de l’affaire. Et les jeunes, gentiment : non, monsieur le maire, non monsieur le sous-préfet, c’est à nous et non à vous que les parisiens ont confié la réalisation du projet. (Plus exactement, des projets ; car en plus du tournoi de foot, il y avait en jeu la caravane, et ce n’est pas sorcier de deviner la fin de tout cela, une fois entre les mains des autorités.)
Ainsi, droit devant soi, disant non à tous ceux qui manigançaient en coulisse ou faisaient du tapage autour pour que le tournoi échoue, celui-ci s’est bien tenu et a eu un vif succès : au moins mille spectateurs à chaque match et deux mille à la finale, venus même des communes voisines et de Paris.
La finale a été suivie sur Whatsapp par les jeunes de la diaspora dialafaroise, par exemple ceux de Paris, plus de 300 personnes m’a-t-on dit. Et cela aussi a permis d’établir des liens nouveaux et imprévus. Moi je suis admiratif devant ces jeunes indépendants et pleins d’initiative. Maintenant ils se connaissent par expérience, ils savent qui est qui et de quoi il est effectivement capable, ils sont prêts pour d’autres initiatives communes. Il faudra veiller à faire naître les occasions.


Pour commencer à en finir avec cet ancien et nouveau monde de maîtres, gens en place à qui tout est permis parce qu’ils sont en mesure de s’octroyer eux-mêmes, sans contrôle, des droits à nous supérieurs, supérieurs au droit à la vie du commun des hommes, il faut commencer par bien se mettre en tête ceci. L’État n’est, avant tout, qu’une fiction. Sa force est une fiction. Du moins chez nous. C’est une force quand elle peut se concentrer et frapper ici, puis là, contre des gens dispersés. Mais si c’est elle qui est dispersée et désunie, alors c’est une faiblesse et une infériorité face aux gens unis. Dire non, et mettre en liaison, coordonner tous les non, voilà qui fait prendre conscience de leur force aux uns, qui se croyaient faibles et inférieurs, et peur aux autres, qui se faisaient forts de la division des faibles.
(Anzoumane Sissoko, Vsp n°15, article « Il y a révolution et révolution »)