Nous suivre :



Dossiers :
 
Articles :

Le 7 novembre 2011, un petit groupe de manifestants appartenant au mouvement Occupy Reykjavik, investit pacifiquement le hall d’une des succursales de la banque Landbanski de Reykjavik. Cette action symbolique dans les locaux de la célèbre institution à l’origine de l’effondrement de l’économie islandaise – en octobre 2008 – est lourde de signification. Malgré le rebond économique que connait aujourd’hui l’Islande il est important de ne pas oublier ce qui s’est passé car l’amnésie qui nous gagne peu à peu, sert les intérêts de ceux qui ont commis ces faits extrêmement graves, délits financiers qui pour la plupart resteront impunis. Et lorsqu’il y a impunité cela signifie que la porte est ouverte à de nouvelles idées, de nouvelles stratégies échafaudées de main de maître par les esprits si féconds de ceux qui gouvernent l’argent, avec la grande complicité de ceux qui gouvernent les hommes.

Le peuple islandais a souffert de la crise et il n’a pas l’intention de voir cette soudaine autant qu’étrange renaissance économique conclure ce drame social par une sorte de « happy end » improbable.

Voici les faits

C’est au mois de mai 2008 que les premiers effets de la crise américaine se font sentir en Islande. La banque centrale scandinave accorde alors un prêt de 1,5 milliards d’euros à la banque Glitnir en proie à de grandes difficultés. Puis, à partir de là, tout s’accélère et le 7 octobre 2008 le gouvernement islandais va prendre une décision lourde de conséquence en nationalisant la banque Landbanski entrainant avec elle sa filiale Icesave qui proposait ses services au Royaume Uni et aux Pays-Bas. Prés de 300 000 comptes son bloqués.

Lorsqu’une banque est en grande difficulté, elle est renflouée soit par le fonds de garantie souverain, sorte d’assurance couvrant les dépôts jusqu’à une certaine hauteur, soit par d’autres fonds le plus souvent souverains, car malheureusement la loi du « too big to fail », sorte de chantage affectif pernicieux mais accepté la mort dans l’âme, est la seule loi qui prévaut dans notre société. Une banque ne peut pas mourir sous peine d’entraîner avec elle la chute du système en plus des terribles maux de têtes chez nos amis banquiers. Ces mesures de renflouement n’ont pas pu s’appliquer en Islande pour la simple et bonne raison que la capitalisation d’Icesave équivalait à 13 fois le PIB du pays. Mais comment est-ce possible me direz-vous ? La question est à l’heure actuelle toujours à l’étude et les responsables de cet inconcevable situation courent pour la plupart toujours dans la nature avec des millions de dollars qu’ils ont su récupérer avant que le Titanic ne sombre corps et biens.

Comment a-t-on fait pour en arriver là ? En fait, la réponse est simple : il n’y a pas de règle. Et nous contemplons ici une des plus belles œuvres de la dérégulation du système financier. L’impunité est de mise car tout ceci est on ne peut plus légal. Oui, il y a bien eu des procès contre certains de ces « banksters », y compris contre le premier ministre islandais de l’époque Geir Haarde auquel on reproche une trop grande complaisance à l’égard de ces fraudeurs de la haute finance. L’ironie du sort est que ces derniers n’ont rien à craindre, et de là à imaginer qu’ils préparent déjà un nouveau coup, il n’y a qu’un pas…

Le peuple islandais est donc la principale victime de ce jeu macabre. 40% des foyers islandais ne peuvent plus ou ont de grandes difficultés à rembourser leur prêt hypothécaire et les expropriations sont devenues monnaie courante. Une partie non négligeable de la population a déjà pris le large vers les cieux plus cléments de la Norvège ou du Danemark, terres d’asile bienveillantes mais que beaucoup espèrent temporaire car l’islandais aime sa terre, pourtant si imprévisible, si capricieuse, mais si belle…

Bien entendu, il est désormais facile de comprendre la colère du peuple qui, à partir du 11 octobre 2008, commença à manifester devant le parlement, demandant justice. Une soif de justice qui va les pousser à intensifier le mouvement jusqu’à ce que le 26 janvier 2009, le gouvernement démissionne. Spontanément des groupes de citoyens vont se créer aux quatre coins du pays pour réfléchir à des solutions. A l’heure de la débâcle due aux abyssaux vides juridiques, le bon sens, l’intelligence collective de tout un peuple s’est mise en marche et d’une seule voix le peuple a réclamé une nouvelle règle du jeu : une nouvelle Constitution.

La nouvelle Constitution

Parce que la Constitution est la loi fondamentale d’un pays, les islandais ont vu dans sa réécriture la solide clé de voûte du pont qui les relierait à leurs gouvernants mais cette fois-ci elle sera dessinée par eux, le peuple dans toute sa largeur avec ses qualités et ses défauts, le peuple souverain.

Fait unique dans l’histoire moderne : un peuple souverain réécrit sa Constitution. Mais comment l’ont-ils fait ? Tout était à inventer !

Le processus constitutionnel de l’Islande justifie à lui seul un manuel d’instruction en plusieurs volumes que je vais m’abstenir de dérouler ici. En voici toutefois les principales étapes :

• 4 novembre 2009 : les principaux partis politiques ainsi que les associations de citoyens se mettent d’accord sur les modalités de réécriture de la constitution. Elle débute, le 14 novembre 2009 suivant, par le rassemblement national, ou forum national, composé de 1500 citoyens islandais tirés au sort sur les listes électorales. Il a lieu dans un gymnase de la banlieue de Reykjavik. On y dispose des tables rondes de 8 personnes. Son rôle est de définir le processus constitutionnel lui même.

• 16 juin 2010 : Le parlement vote la loi constitutionnelle autorisant la réécriture de la constitution. Puis, le 6 novembre suivant, est organisé le second rassemblement national. Il regroupe cette fois-ci 950 participants toujours tirés au sort sur les listes électorales. Même endroit, mêmes tables rondes. Son rôle est de réfléchir sur les points importants que les islandais voudraient voir apparaitre.

• Le 27 novembre 2010 a lieu l’élection de l’assemblée constituante au suffrage universel direct. 500 candidatures issues du peuple se sont présentées. Le vote désigne les 25 constituants. Après une série problèmes concernant la validité du vote, les résultats on été remis en cause mais, au final, les 25 ont bel et bien été confirmés et ont pu se mettre au travail à partir de 7 avril 2011.

L’Islande occupe le premier rang mondial en terme de pénétration de l’internet dans la société. Il est donc logique qu’ait été mis en ligne et en direct les retransmissions vidéo de chaque délibération du conseil. Les réseaux sociaux tel que facebook ont permis de recueillir des milliers de propositions, suggestions et encouragements de la part des islandais mais aussi de chaque citoyen du monde. Chaque message a été lu, commenté et mis en ligne toujours dans ce souci de transparence, engagement symbolique envers un peuple qui a trop souffert du secret.

Et voici les 3 thèmes récurrents énoncés dans les propositions du peuple islandais :

• Transparence des comptes, information auprès du public : nul besoin d’être marxiste ou léniniste pour prendre ce genre de décision. Le peuple islandais savait ce qu’il voulait en matière de finance.

• Respect de l’environnement, inaliénation du territoire et des ressources de pêche : nul besoin d’être écologiste ou pour décider qu’un pays n’est pas à vendre au plus offrant pour qu’il en fasse n’importe quoi.

• Séparation des pouvoirs, amélioration de la démocratie directe : nul besoin d’être anarchiste ou utopiste pour exiger une plus grande participation du peuple sur les sujets importants.

Le 18 juillet 2011, l’assemblée dévoila le premier jet du nouveau texte constitutionnel après plus de trois mois de travail. Sans grande surprise cette nouvelle constitution propose tout de même des nouveautés qui préfigurent la démocratie du 21e siècle en mettant l’accent sur les points importants cités plus haut.

Le second référendum sur la dette Icesave

Il reste une épine dans le pied du peuple islandais : la dette de 7 milliards d’euros concédée par la nationalisation de la banque Icesave.

C’est au Président Grimson que revenait la décision de valider ou non les accords passés entre les gouvernements britanniques et hollandais et le parlement islandais sur les modalités de remboursements. Un seul homme avait donc le pouvoir ultime d’accepter ou non que ses concitoyens paillent ou non une terrible et injuste dette. Et c’est au terme de la deuxième phase de négociation approuvée par le parlement mais rejetée par véto présidentiel que ce deuxième référendum a été organisé le 9 avril 2011.

Le matraquage médiatique en faveur du oui, les mensonges éhontés, la stratégie de la peur : certains commentateurs pro oui annonçait avec éloquences que si le peuple disait non, l’Islande deviendrait la « Cuba du nord ». Jusqu’au dernier moment les perfides oracles démocratiques des tout puissants sondages d’opinion annonçaient une légère avance du oui. Le soir même le non l’emportait avec une confortable avance de 20 points (60%-40%).

Comment ce scénario a-t-il pu être possible connaissant le savoir faire du système bancaire pour modeler le cours de l’histoire dans le sens de ces intérêts et son grand pouvoir de persuasion faisant plier n’importe quelle décision hostile ?

Cette date du 9 avril 2011 et ce non que le peuple islandais adresse au système bancaire devient de facto une date importante dans la longue liste des faits marquants de cette révolution islandaise.

Un happy end improbable

C’est avec stupeur que dès le mois de septembre 2011 nous apprenions ici que les avoirs de la banque Landsbanki avaient été évalués à près du double de la somme réclamée au peuple. Cet événement qui semble anodin à première vue est d’une importance capitale puisqu’il dédouane complètement le peuple de cette dette privée devenue publique, donnant par la même occasion raison aux organisateurs du référendum. Depuis le début de la crise, le peuple a demandé sans relâche que soient évalués les avoirs des banques afin que ceux-ci puissent être portés à contribution du remboursement. Or l’empressement des gouvernements britanniques et hollandais à obtenir un remboursement immédiat ne permettait pas de mettre en oeuvre tous ces calculs.

Y aurait-il eu une connivence entre le système bancaire soucieux d’imposer une énorme dette publique au peuple islandais tout en sachant que les avoirs étaient amplement suffisant pour rembourser les dettes et les gouvernements britannique et hollandais qui n’ont fait preuve d’aucune bonne volonté, bien au contraire.
Nous sommes en droit de nous poser la question. C’est d’ailleurs cette question qu’a posé le président islandais au conseil de l’EFTA.

Cet article insiste sur le fait que si l’Islande ne remboursait pas, les gouvernements britannique et hollandais auraient engagé une procédure juridique devant l’EFTA. Ceci est en grande partie faux car c’est le camps du non qui depuis le début a demandé que le cas soit porté devant la justice car il savait que la question de la socialisation de la dette privée est très floue dans le droit européen et par conséquent il est compréhensible que la finance ne pouvait se permettre une décision judiciaire qui irait dans le sens du peuple et qui pourrait créer une jurisprudence très inconfortable dans le cas des autres pays européens en proie au même problème c’est à dire quasiment tous.

La réévaluation soudaine et « magique » de la banque permet d’éviter ce procès. Elle permet aussi de noyer le poisson tout en discréditant les personnes qui relatent la tragédie, car il s’agit bien d’une tragédie, qu’a vécu le peuple islandais en montrant que tout est bien qui fini bien dans le meilleur des mondes capitalistes possibles. Elle vient aussi enfoncer le clou de la censure.

La question que n’a pas posé le président mais qui vient tout naturellement à l’esprit est : que se serait-il passé si le peuple n’avait pas eu l’occasion de s’exprimer par voix référendaire sur la question de la dette ? Les avoirs des banques auraient-ils été réévalués à un tel niveau, permettant le remboursement total de la dette sans que le peuple ne mette la main à la poche ? Les spécialistes de la question affirment généralement qu’une fois réalisée l’évaluation des avoirs, ceux-ci auraient été portés au crédit de la dette. Nous sommes en droit de penser qu’il n’en aurait rien été. Les règles qui organisent la finance internationale sont assez floues pour permettre de créer ou d’effacer n’importe quelle ardoise lorsque c’est nécessaire.

L’Islande nous offre ici un exemple admirable d’intelligence collective, de reprise du pouvoir par le peuple et de la mise à mal des politiques de renflouements du système bancaire après la grave crise des subprimes, crise provoquée par ce même système bancaire. Comment ne pas nous inspirer de ce qu’ont réalisé les islandais et surtout comment le mettre en oeuvre dans nos pays en proie aux mêmes agissements destructeurs ?

Paris s’éveille