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On ne compte plus, au gré de la mobilisation sécuritaire et répressive et de la barbarie civilisée des pouvoirs et organes d’État, les expulsions qu’ont subies les réfugiés érythréens et soudanais (et somaliens, syriens et autres…) depuis l’évacuation de leur campement métro la Chapelle, à Paris, le 2 juin. Demba, du mouvement des sans-papiers, a été dans la lutte au jour le jour depuis le commencement. Pour donner une idée de l’enfer d’errance parisienne que traversent ces gens dénués de tout, écoutons son témoignage. Il posera en même temps la question centrale de l’unité de lutte, qu’abordera ensuite Sissoko, porte-parole CSP75 et CISPM. 
« …Quinze jours au jardin Bois Dormoy ; ensuite, on a essayé d’occuper Saint-Bernard, mais le désaccord entre soutiens a donné aux CRS le temps d’arriver… On a dormi à la salle en face de l’église, une nuit. Le lendemain, on est allés à Pajol, puis, quelques jours après, évacuation… on est allés à la caserne des pompiers… virés après quelques heures. De là, au jardin d’Éole… reévacuation, et retour à Pajol. Cette fois on y est restés un mois et quelque, jusqu’à la nouvelle évacuation du 29 juillet… Le 30, chez Ni putes ni soumises : s’il vous plaît ! laissez-nous votre local pendant vos vacances… on y a passé une nuit. Le lendemain, occupation du lycée [désaffecté] Jean-Quarré, place des Fêtes… pour l’heure la mairie ne demande pas l’évacuation… »
Mais le premier adjoint a déclaré, en conférence de presse [Libération.fr, 3 août], que « la mairie attend que les migrants lui livrent une liste de noms distinguant les sans-papiers des demandeurs d’asile… »
« C’est ça, toujours, depuis le commencement. Associations, partis, autorités, tous d’accord, ils jouent la carte de la division. Les réfugiés qui arrivent aujourd’hui et nous les sans-papiers qui sommes là depuis dix ans, pour moi on est les mêmes, même combat pour les papiers. Au jardin d’Éole, quand le chef de cabinet [du maire] est venu parler aux migrants, l’interprète m’a demandé qui je suis. Je réponds je suis là par solidarité avec mes camarades, je suis un sans-papiers, nous connaissons le même chemin d’émigration, même si c’est pour d’autres raisons que la guerre. Il m’a dit de sortir, j’ai dit non. Puis les réfugiés me l’ont demandé aussi, alors j’ai dit oui, je suis sorti. À la caserne des pompiers, il y avait des élus, des partis : les verts, parti de gauche, NPA... dans la cour, discussion pour décider quoi faire, j’ai voulu participer, on m’a fait sortir. Même chose chez Ni putes ni soumises, une adhérente de France terre d’asile m’a dit de sortir, alors que les réfugiés étaient d’accord que j’entre. J’ai préféré rester dehors pour ne pas compromettre les chances d’avoir le local. Je déplore cette difficulté d’avoir un bon rapport entre sans-papiers et réfugiés, c’est la volonté des soutiens de nous en éloigner. Il y en a qui seraient d’accord, mais ils n’osent pas aller contre la volonté dominante des autres. Je vois des associations qui sont là pour leurs intérêts propres, je vois des soutiens qui vous disent qu’ils étaient là avant vous, qu’ils sont plus légitimes que vous pour soutenir… »
C’est le réflexe propriétaire : du premier qui arrive et qui déclare : ça c’est à moi, propriété exclusive !… C’est bien d’ici, et ça remonte très loin. Les réfugiés c’est leur chose.
« Le fait est qu’au début, ces migrants ne connaissent rien d’ici, ils viennent d’arriver, ne savent pas à qui ils ont affaire : soutiens, associations, préfecture, partis politiques, autorités nationales, locales… on a beau dire que ce sont les migrants qui décident la conduite de la lutte, comment le pourraient-ils si tout ça leur échappe ? Alors je me rapproche d’eux, je les rejoins tous les jours après mon travail jusqu’à tard le soir. J’essaie de leur expliquer qui est là, associations financées par l’État, groupes de volontaires, collectifs de sans-papiers… qu’il y a aussi des gens comme nous, migrants et sans-papiers de la CSP75 qui avons accumulé, depuis 15, 20 ans qu’on lutte ici, un savoir-faire (aux guichets de la préfecture, par exemple) qui pourrait leur être utile, leur apporter de l’expérience et des idées. Eh bien non, ça ne passe pas, les soutiens s’y opposent : oust ! les sans-papiers, vous n’avez rien à faire ici. Cela dit, les soutiens font aussi du bon travail, les cours de français ça marche. Mais pour l’organisation de la lutte, on en est toujours aux petits groupes : côté soutiens, et côté migrants, chacun isolé dans son coin. Et pourtant on est tous pareils ici, la lutte est la même, et l’union fait la force. Dans les assemblées, les réunions, les conversations, pas de discussion de fond : comment obtenir les papiers, un lieu de lutte, comment traiter les problèmes de santé, d’avenir pour chacun, rarement de tels sujets sont abordés. Alors que c’est précisément de cela que les migrants ont besoin. »
Pourtant, 700 personnes hébergées, leurs dossiers en cours d’examen…
« Les hébergements, c’est de la supercherie, du provisoire pour en faire accroire. Trois jours, une semaine, parfois dès le lendemain on te pousse dehors. Sinon, c’est très loin, à Creil, Beauvais, un ticket restau de 4 euros par jour et pas de titre de transport… Te voilà coincé là-bas, sans moyen de faire avancer ton dossier. Normal que les gens préfèrent revenir sur le pavé à Paris. Pour l’asile, c’est pareil : un 20% d’élus, et le reste – dégagez ! Un piège pour la plupart, face à un résultat minime. »
Sissoko : « Demba a très bien dit : un piège. Moi je me méfie surtout de la présence quotidienne de certaines associations. France terre d’asile, par exemple, est partenaire de l’OFII [Office français de l’immigration et de l’intégration], dont le rôle est d’expulser. Quand on entend dire que l’OFII aide les migrants à régler leurs problèmes, il faut d’abord regarder les résultats. C’est moins d’un sur 4 des demandeurs d’asile à obtenir le statut de réfugié politique. Mettons que dans le contexte actuel ça va monter à 30%. Et le 70% restant ? et tous les futurs déboutés du droit d’asile ?... Je n’appelle pas ça de l’aide aux migrants, j’appelle ça aider l’État à identifier les gens pour les contrôles à venir. Ces associations font le service minimum d’aide aux migrants, et l’OFII c’est tout simple : c’est l’ « aide au retour ».
« Quand tu viens d’un pays en guerre, c’est pas que tu es obligé de demander l’asile, tu peux demander ta régularisation en préfecture comme n’importe qui. L’asile n’est pas plus facile à obtenir que cette régularisation-là, au contraire. Avec l’asile, le problème c’est qu’une fois débouté de ta demande, tu peux être beaucoup plus facilement expulsé, et même si tu arrives à rester ici, tu seras un sans-papiers pendant plus longtemps.
« Nous disons que la lutte des réfugiés de la Chapelle est notre lutte commune à tous. Pourquoi ? CSP75, CISPM : si notre implication a été constante dès le début, c’est que le combat des demandeurs d’asile nous concerne au premier chef. La CISPM est présente dans d’autres pays européens, où la plupart de nos camarades sont des réfugiés demandeurs d’asile : le soutien et la participation à leur lutte sont partie intégrante de notre plateforme de revendications, de notre propre lutte. Nous n’avons aucune position préconçue : nous donnons l’information, puis c’est à chacun de décider ce qu’il veut faire. S’il préfère demander l’asile, on l’accompagne ; et s’il veut régulariser sa situation en préfecture, on l’accompagne pareil. Personnellement, bien que la procédure en préfecture soit plus longue, je la préfère. Le nombre de régularisations, dans une lutte collective, est normalement bien plus élevé. C’est la volonté politique de lutte qui fait alors la différence. Dans le cas des réfugiés, rien ne défend au préfet de régulariser celui qui vient d’un pays en guerre : cet argument, soutenu par un mouvement uni et fort, pourra être entendu par le gouvernement, si tout le monde reste ferme là-dessus, d’un commun accord et d’une commune lutte. Quant à la CISPM, cela rentre dans notre revendication de régularisation de tous les migrants, réfugiés ou sans-papiers qui sont sur le sol français et européen.
« Or ce qui se passe en ce moment, c’est grave. On pousse tout le monde à demander l’asile politique. Même les ressortissants de pays africains qui ne sont ni le Soudan, ni l’Erythrée, ni la Somalie, même ces migrants-là ont tous rendez-vous avec France terre d’asile, ils ont des convocations pour demander le statut de réfugiés. Mais c’est les envoyer à l’abattoir, les Sénégalais, Guinéens, Maliens, Centrafricains !... Alors tu vois pourquoi on nous déteste, nous de la CSP75, à France terre d’asile, par exemple : pourquoi on fait tout pour nous tenir à l’écart. Car ces saloperies-là qui jouent avec la vie des gens, nous les dénonçons ; car on fait de la vraie information, on se bat pour l’unité de la lutte. On ne leur tient pas des discours de récupération aux réfugiés, on leur dit une chose et une seule : il faut s’organiser. On cherche toujours à faire passer ce message : la base, c’est vous, c’est à vous de prendre les décisions et d’agir, il faut que la base s’organise de manière autonome. Mais ces associations financées par l’État, elles ne peuvent régner sur les gens que si les gens sont faibles parce que divisés et désinformés.
 »
Là derrière, il doit bien y avoir une logique à l’œuvre. Sais-tu laquelle ?
« La logique, c’est l’expulsion des indésirables : plus courte, facile et sûre avec la procédure d’asile. »
Et sans doute aussi, l’aide à l’État et à son « immigration choisie », seule acceptable.
« Je voudrais dire encore un mot sur la question de la base. Notre idée que nous cherchons à faire passer, c’est que chacun connaît la manière de s’organiser là-bas, où il est né, c’est cette manière-là qu’il faut faire prévaloir ici aussi. C’est le cœur du problème : car cette compréhension spontanée du comment on s’organise vient même avant la compréhension du comment on lutte pour avoir des papiers, un logement, comment on négocie avec les institutions… La base, c’est encore ça, d’abord : comprendre comment trouver à manger, des couvertures, etc., et l’organisation du partage, sans mécontenter personne, et les règles de fonctionnement prioritaire, et aussi savoir trouver toujours davantage de soutiens… Ces choses-là bien comprises, c’est alors qu’on peut devenir autonome dans son combat en se constituant en collectif… Quand j’ai expliqué cela (à la première occupation de Pajol, et puis aussi d’autres fois), et que j’ai cherché à transmettre à ces nouveaux arrivants d’ex-colonies non francophones notre savoir pratique, acquis à travers notre expérience de 15 années de lutte et de situations semblables à la leur, j’ai été plutôt surpris par les réactions… Des fois j’ai entendu : mais de quoi parlez-vous là ! ce n’est pas la même lutte !... Je pense que la difficulté, elle ne vient pas de la langue (même s’ils parlent arabe ou anglais, on traduit), l’incompréhension vient surtout du fait qu’ils nous voient comme eux, des Noirs sans pouvoir qui ne peuvent pas être une solution pour eux. Seuls des Français, des Blancs, peuvent les aider, donc c’est eux qu’ils écoutent. »
C’est une explication, mais on pourrait, à titre d’hypothèse, en avancer aussi une deuxième. L’Anticapitaliste hebdo (NPA) a publié le 23 juillet l’interview d’un migrant soudanais journaliste, qui se présente comme le porte-parole du mouvement des réfugiés. Par rapport aux sans-papiers, il dit qu’il y a « une spécificité » de la démarche d’asile des Soudanais et des Érythréens, que leurs « situations » et les « populations » auxquelles ils s’adressent « ne sont pas les mêmes ». On serait tenté de penser aussi à d’autres spécificités : en Afrique comme ailleurs se sont multipliées de nouvelles couches, plus ou moins consciemment moyennes (« individualistes-urbaines »), auxquelles le continent n’offre pas de débouchés. Il se pourrait que parmi les réfugiés il y en ait qui, se sentant en possession de savoirs et de compétences modernes, par la voie de l’asile s’offrent sur le marché de l’« immigration choisie » européenne. Si c’était ainsi, l’unité de la lutte dont vous parlez pourrait bien ne jamais être souhaitable pour ces personnes en rupture de classe.