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Copwatch, c’est une technique citoyenne de surveillance des activités policières. Là où il est connu que la police use et abuse quotidiennement de ses prérogatives, persécutant les étrangers, les jeunes ou les pauvres, des « copwatchers » se dévouent pour être là le plus souvent possible et noter tout ce qui se passe.

C’est l’affaire Rodney King, en 1991, qui aura semé la graine. Ce jour là le film d’un tabassage pris par un riverain aura provoqué tant d’émotion que la relaxe des policiers aura provoqué de fameuses émeutes à Los Angeles, une semaine de long, plus de 1000 bâtiments détruits, un milliard de dollars de dégâts, plus de cinquante morts et des milliers d’arrestations. En 1993, un deuxième jugement aboutissait à la condamnation de deux des flics ayant participé au tabassage, et Rodney King se voyait versé 3,8 millions de dollars d’indemnités.

Des groupes de copwatch ont commencé à apparaître alors, et depuis vingt ans se multiplient. Le Quotidien des sans-papiers appelait à leur systématisation en France en 2007, face à la « politique du chiffre » de Sarkozy-Hortefeux. Des réseaux d’alertes par SMS commençaient alors à fonctionner, appelant à Belleville ou Barbés, plusieurs fois par semaine. Un réseau anti-rafles faisait circuler les alertes.

Témoignage personnel : un jour une alerte nous arrive. On va à Goncourt où était supposée se produire une rafle, mais on n’y voit rien, pas un flic. On monte à Belleville, et là il y a un camion de flics au carrefour, mais ceux-ci ne semble pas trop sortir de leur car. On patiente. Arrive une voiture de police, et en descendent trois fonctionnaires en uniformes. Ils commencent à remonter la rue de Belleville, et on décide de les suivre, à distance. Puis, on s’aperçoit qu’ils contrôlent les papiers d’un monsieur chinois qui faisait ses courses. On se rapproche. Celui-ci avait ses papiers, et les flics le laissent, mais on décide dès lors de les suivre de plus près. Ceux-ci s’en rendent compte, et deviennent nerveux. Ils remontent la rue en vitesse jusqu’au carrefour suivant où ils s’entretiennent avec leurs collègues qui avaient remonté la rue en voiture pendant ce temps. Ils redescendent la rue. On les suit toujours. Ils s’engouffrent dans le métro. On les y suit encore. Là ils se placent dans un couloir, et on se retrouve un peu bêtes à les regarder à quelques mètres, alors qu’il n’y avait quasiment qu’eux et nous. Ils s’énervent alors et viennent contrôler nos papiers. Je n’en avais pas. Intentionnellement. Ils m’embarquent alors au commissariat du XIXe. Ça durera une paire d’heures jusqu’à ce qu’on m’apporte mes papiers et que je sois relâché. J’avais entretemps assisté au retour des partouilles qui se donnaient le « chiffre » du jour : +3...

Mais le copwatching, ce n’est pas seulement ça. C’est de noter soigneusement les immatriculations des voitures de police, de repérer les flics individuellement, noter qui fait quoi.

Lorsqu’il y a quelques semaines des groupes ont décidé de systématiser la chose, l’horrible Guéant s’est énervé. Il a demandé l’interdiction du site, et en effet tous les serveurs de France se sont vu ordonner de couper l’accès au site de copwatch. Celui-ci s’est aussitôt retrouvé sur des dizaines de « sites-miroir », dans divers pays, et on accède toujours sans plus de soucis y compris aux mises à jour quotidiennes, tel le récit ci-dessous d’une journée ordinaire à Barbès.

A noter que cette activité quotidienne tendrait à calmer les flics. Ils en font moins, et ne sont certes pas à l’aise de se savoir observés et que leurs faits et gestes soient systématiquement notés.

Paris s’éveille

Chasse aux pauvres-Barbes : Samedi 29 octobre 2011

Avec ou sans brassard.

Barbès, toujours Barbès. On y est dés 9 heures, alors que les biffins s’installent encore timidement, n’occupant que le parvis du métro. La régularité de notre présence s’explique par notre volonté de maintenir une veille permanente. Depuis deux semaines, on a eu la sensation que les tensions étaient retombées et que le copwatch avait somme toute eu un impact. On se rassure comme on peut. Les flics s’abritent sous leur capuche et ne s’attardent pas, comme si quelqu’un leur avait dit « Les gars, calmez un peu le jeu » (N.B. : dans la police on tient très peu compte des filles). Et puis dans leurs remarques au moment des contrôles, on sent que leur image commence à les obséder.

9h45 – Fausse alerte : quatre flics en uniformes fondent à travers la foule, ne font que passer. Les vendeurs s’échappent, croyant à une intervention, vent de panique qui semble beaucoup amuser les flics. Ils partent déjà.

9h50 – Fausse alerte : une voiture de police (immatriculée 75 N-5767-G) s’arrête au milieu de l’intersection du boulevard de la Chapelle et de la rue Guy Patin. Elle y reste en stationnement pendant plusieurs longues minutes. Les vendeurs sont inquiets, mais ne rangent pas leurs affaires. Dans la voiture, deux flics scrutent avec insistance la foule, puis repartent comme ils sont venus.

10h25 – Le fourgon blanc arrive, plus tard que d’ordinaire. La porte latérale s’ouvre et deux flics en civil en sortent (c’est interdit normalement de transporter des personnes à l’arrière d’un fourgon sans banquettes, non ?). L’un d’eux sort spontanément sa matraque télescopique et s’en sert pour faire des moulinets dans l’air, histoire de se faire respecter sans doute (c’est ça la force brute). Dans la fine équipe, seule la femme porte le brassard police, mais en pendentif à sa veste, juste sous un gros crucifix (quand t’es en civil, même la laïcité y passe). La foule se disperse et la petite troupe se lance. Un, deux, trois sacs, un caddie. Difficile de compter le nombre de prises.

10h29 – Les flics repartent. Ils ont battu un nouveau record de vitesse :
l’intervention éclair a duré 4 minutes.

12h08 – Les mêmes flics sont de retour. Cette fois-ci ils sont arrivés de l’intérieur du métro Barbès. Mais il semblerait que leur fourgon a eu un petit contretemps, car ils errent dans la foule, le portable à l’oreille. Ce n’est pas la première fois que ça arrive. Du coup, ils vont de droite à gauche, font remballer les biffins sur leur passage, mais ne prennent rien. L’un d’eux reste en retrait, semble avoir perdu ses collègues. Comme pris d’une angoisse, il met sa capuche noire sur la tête et erre encore quelques secondes avant de retrouver l’un de ses comparses qui est en train de sermonner un vendeur au pied des grilles du métro. Ils finissent par se regrouper et remontent la rue des Islettes pour s’en retourner bredouille chez eux. Sans fourgon, ils sont perdus.

12h48 – Mince, cette fois-ci c’est pour nous ! Alors que les mêmes flics en civil s’en prennent à un groupe de tchétchènes devant le dépôt RATP, deux copains s’approchent pour voir ce qu’il se passe. Deux femmes et un homme viennent de se faire confisquer deux caddies et deux sacs remplis. Les flics les contrôlent et restent autour de leur prise, en attente de leur fourgon. Deux d’entre eux se sont décidés à mettre leur brassard police. Les deux autres visiblement s’en fichent. Les personnes interpellées tentent de négocier pour récupérer leurs affaires, tandis qu’une foule se regroupe autour par curiosité (dont un sociologue qui était là pour étudier la situation). Deux copains s’y mêlent aussi.

Il n’en faut pas plus pour qu’un des copains soit reconnu par les flics. Il tente de s’esquiver, mais aussitôt deux flics l’interpellent et l’obligent à se rapprocher de leurs collègues. Damien (un des flics) lui demande de mettre les mains contre le mur, puis le fouille et contrôle ses papiers. Pourquoi ? Pour le simple fait d’être là, même sans caméra.

Florilège de propos de flics :

- Ah bah on se connait ! Vous voulez retourner voir le chef ? [réponse du copain : c’est vous qui décidez]

- C’est votre adresse actuelle ça ? Vous avez une résidence sur Paris ? Ça doit vous coûter cher de venir tous les weekend. [réponse : je suis un grand voyageur]

- Vous faites quoi dans la vie ? [réponse du copain : ça je n’ai pas à vous le dire] Ah oui, je sais bien, vous êtes journaliste [ils n’ont décidément rien compris]

- Vous n’avez rien d’autres à faire ? Quand vous vous ferez agresser, vous viendrez nous voir [toujours la même rengaine]

- Vous avez quel âge ? 22 ? Combien il a [à son collègue] ? ...26.

- Chacun prend ses responsabilités [à la question du copain : pourquoi vos collègues ne portent pas leur brassard ?]

- On n’en peut plus d’avoir nos visages sur des sites internet. Après on risque la mort (sic) [à la question du copain : pourquoi certains de vos collègues se cachent le visage ?] Vous savez le fondement de ce qu’il se passe ici ? [Comprendre « pourquoi on intervient ici ».]

- Ces gens volent les stocks alimentaires [en parlant des biffins].

- Ça vous fait plaisir de faire ça. Le soir, quand vous allez vous coucher, vous êtes contents de votre journée [réponse du copain : vous vous intéressez à ce que je ressens maintenant ?]

Finalement, il lui rendent les papiers et s’en vont avec leurs caddies. On se rassure en se disant qu’au moins pendant ces vingt minutes, ils n’ont fait chier personne d’autre.

Des veilleurs des marchés libres.

[Source : copwatch-idf]