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Occupant de la Bourse du travail, Monsieur J. vient du Sierra Leone. Né en 1979. En France depuis janvier 2000.

Il y a des choses qu’on ne peut pas dire, parce que si on les dit, elles vont rester dans la mémoire.

J’ai quitté mon pays parce qu’il y avait la guerre. Je suis de Kabala Town, district de Kwena Doyon. Je suis peul.

En 98 je suis allé en Guinée. Je suis resté là-bas un peu. J’ai attendu que le calme soit revenu, j’y suis retourné, et ils [les rebelles] m’ont arrêté.

Ils ont tué mes parents, c’est de ça qu’il m’est difficile de parler. Ils ont tué mon père, ma mère, mon frère. Je n’ai pas envie de parler de ça. J’avais deux frères et deux sœurs. On a été dispersés. Quand on me demande si j’ai de la famille, je dis non, parce que je ne sais pas s’ils sont encore vivants ou morts.

Moi j’ai été arrêté par les rebelles. Ils m’ont emmené dans leur camp. Il y avait un jeune peul que j’ai connu là-bas. Ils nous envoyaient chercher de l’eau, du bois, des trucs comme ça. On a réussi à s’échapper. Ils étaient tous... ils avaient bu. On est partis en Guinée. Quand tu vas là-bas, tu restes au camp de réfugiés. Il y avait un vieux peul qui nous a aidés beaucoup. Il m’a dit de rester là-bas.
Les Guinéens, ils nous considèrent comme des rebelles, des gens dangereux, parce qu’on vient de Sierra Leone. Mais quelqu’un qui a des problèmes, on va pas créer d’autres problèmes ! Toi aussi tu es quelqu’un d’humain.

Le vieux commerçant peul connaissait quelqu’un qui travaillait à l’aéroport. Il m’a demandé de l’aider à nous sortir de là, parce qu’on était en danger. Il a dit qu’il fallait nous amener ici [ en France], parce qu’ici il y a les droits de l’homme.
Avant en Sierra Leone, j’étais berger, je gardais des animaux. Vaches, moutons… Il me restait un peu d’argent de cette époque. Avec son aide aussi.

Ils nous ont embarqués là-bas pour venir en France. Ils nous ont dit qu’on serait bien accueillis parce qu’il y avait le droit d’asile. La décision a été difficile à prendre. Mon ami est resté, c’est difficile de laisser quelqu’un qu’on respecte. Ca reste dans la mémoire.

À l’aéroport, il y avait les agents de la frontière [PAF]. J’avais un passeport du Sierra Leone, plus une carte de la Croix-Rouge. Ils m’ont pris ça. Ils nous ont amené dans leurs bureaux. Il y avait beaucoup de monde, des gens de différentes nationalités. Ils posaient des questions à chaque personne. Ils m’ont demandé si je parlais français, j’ai dit non.

On a été emmenés dans une voiture, on était trois. Il faisait très très froid, il neigeait un peu. Ils ont baissé la vitre et ont dit qu’on puait. L’un des trois a compris, ils nous a traduit. J’ai dit « C’est pas grave ». Le matin ils nous ont mis dans des camionnettes avec des petites cellules, et nous ont amenés à l’aéroport.
Les policiers m’ont mal accueilli. Ils m’ont montré une carte d’un Diallo, j’ai dit que ce n’était pas la mienne. Ils m’ont frappé, m’ont pris par le col et m’ont collé au mur, m’ont giflé. Je suis tombé par terre. Le policier a mis son pied sur ma poitrine et m’a dit : « Lève-toi ! ». Puis je me suis assis en face de lui. Il a pris son pistolet et il l’a braqué sur moi. J’ai été surpris. J’ai eu peur. J’ai dit encore que ce n’était pas moi. Ils ont cherché mon dossier et l’ont trouvé. Ils m’ont dit qu’ils s’étaient trompés de personne. Après ils m’ont emmené.

Au tribunal le juge a demandé si je voulais aller à l’hôpital, j’ai dit non. Je n’ai pas parlé de tout ça, je me suis dit : « Laisse tomber ». Moi je suis croyant. Quand on me fait mal, je ne réponds pas. Je laisse ça au bon Dieu. Après tout ça ils m’ont demandé ce que je voulais. Est-ce que je voulais rentrer dans mon pays ? J’ai répondu que j’aimais beaucoup mon pays. Mais c’est la guerre là-bas. Je demande une protection. J’ai demandé l’asile politique.

Après une semaine, ils m’ont libéré.

Ils ont accepté ma demande, J’ai attendu presque trois ans. Après, j’ai fait un recours. Ils m’ont appelé deux fois. La première fois, le juge m’a demandé si je voulais une interprète. Ils ont amené une mauritanienne. Elle a dit qu’elle ne comprenait pas ce que je disais. Ils ont prolongé d’un mois et m’ont rappelé. Il y avait un interprète malien. Mais on ne parle pas le même peul. Le juge m’a demandé si la capitale du Sierra Leone était Conakry… Il m’a demandé : « si ça se calme dans ton pays, est-ce que tu vas rentrer ? »

J’ai dit que j’aimais mon pays mais que je ne pouvais pas rentrer là-bas, avec tout ce que j’ai vécu là-bas. C’est difficile là-bas. Il n’y a pas de démocratie. Ils m’ont appelé pour me dire que c’était un rejet. Depuis je n’ai pas eu de rapport avec la justice, sauf quand j’ai été arrêté. Je suis allé voir la Cimade et le réseau chrétien. Ils voulaient m’accompagner à la préfecture mais j’avais un APRF, ils m’ont dit de patienter. J’ai patienté un an. Après ils m’ont arrêté encore en 2007, et ils m’ont relâché avec un nouvel APRF.

J’ai connu le collectif des sans-papiers par le réseau chrétien émigrés. Vers 2006. Quand je suis entré dans le collectif ils m’ont arrêté, en 2006. Je milite toujours pour montrer que je suis là, je ne suis pas méchant, je veux juste avoir mes droits, s’is peuvent me le permettre.

Depuis le 2 mai je suis là. Les dossiers sont déposés. On attend toujours de voir ce que ça va donner. On fait le mieux qu’on peut.

– Qu’est-ce qui t’a le plus étonné en France ?

L’accueil de la police, ça m’a beaucoup surpris. T’as vécu des malheurs, tu viens et tu trouves presque pire. Pour moi, c’est trop. Les innocents ils sont coupables. Toujours.

Je suis là, je ne suis pas mauvais. Je partage mes sentiments mes bonheurs avec tout le monde. Mes soucis. Il n’y a rien qui aboutit. Quelqu’un qui ne peut rien pour lui-même, il attend le bon Dieu.

J’aimerais bien vivre comme tout le monde, dans la tranquillité. Travailler, cotiser, la vie. Pas rester toujours dans le souci. Penser le mauvais. C’est pas bon. On ne peut pas voir ce qu’il y a dans mon cœur. Si on pouvait voir dans mon cœur, on me laisserait tranquille.

– Qu’est-ce qui a été le plus dur pour toi ?

La deuxième arrestation, j’étais dans une voiture avec un Ivoirien. Ils nous ont arrêté au péage. Ils cherchaient mon nom dans l’ordinateur. Ils m’ont même pris mon ADN. Je me suis dit qu’ils cherchaient un criminel. Il y avait des gendarmes filles et aussi hommes qui étaient gentils. Ils m’ont proposé des boissons. Ça, c’est bien. Même s’il y a des mauvais, il y a des gens bien. Ils ont dit qu’il fallait me libérer. Ils m’ont fait signer un document. Dans ces cas-là, tu signes juste pour partir. Ce que m’ont fait les policiers, je n’oublierai pas. Je ne vais pas répondre, mais ça restera dans ma mémoire jusqu’à ma mort.

Au Blanc-Mesnil ils m’ont humilié [arrestation de 2006]. L’Ivoirien, je l’accompagnais pour acheter des pièces de voiture. Ils nous ont arrêtés dans la voiture, on les a suivis. Quand on est arrivés dans le bureau ils nous ont menottés. Quelqu’un qui est venu dignement, pourquoi le traiter comme ça ?

L’autre monsieur voulait appeler un avocat, mais il était gêné pour moi. Je lui ai dit : « Vous sortez, ; puis vous allez m’aider. » Je ne savais pas qu’il n’avait pas de papiers, sinon je ne serais pas allé avec lui. En 2006 la France et la Côte-d’Ivoire, ça n’allait pas bien. On était dans la même cellule. S’il devait aller aux toilettes, je devais tourner la tête. Ça non plus je n’oublierai pas. Chez nous, les personnes âgées, on a un grand respect. On dit que quelqu’un qui a l’âge de ton papa, c’est ton papa. Normalement un être humain il doit être seul pour aller aux toilettes. Sauf si c’est un fou, il n’est pas maître de son esprit. Mais s’il est humain, il va dire : « Là, c’est trop. »

Quand ils m’ont arrêté mon moral est parti. Ils m’ont demandé si j’étais malade, j’ai dit oui. Je suis parti à l’hôpital, ils m’ont menotté pour y allé. J’ai dit aux médecins qu’ils ne m’avaient pas tapé mais que je ne me sentais pas bien. Il m’a donné des médicaments, je les ai pris. Après ils m’ont ramené au centre de rétention. Des gens de la Cimade sont venus et m’ont dit que j’étais libéré.

Quand je suis venu ici, j’ai tourné beaucoup, j’ai appris la mécanique. Par mon courage. Quand tu veux quelque chose, tu essaies, tu essaies et petit à petit ça va venir.

Peut-être un jour ça va s’arrêter. Peut-être tu vas être bien, ou peut-être tu vas mourir comme ça. C’est à Dieu de voir. On ne sait pas comment ça va se terminer. Est-ce qu’un jour les gens qui font des mauvais traitements vont comprendre que nous sommes des innocents ? Ils sont des humains eux aussi.
Il n’y a pas plus beau que la paix. C’est des choses que j’ai vécues.

Avant de venir, je pensais des choses bien. Je vois le contraire. Ça me surprend.
La vie, c’est le combat. Il faut aller plus loin. Que je gagne ça dans ma vie ou non, mais je veux essayer de montrer que je ne suis pas malhonnête.

Ils vont penser qu’on vient pour profiter. La France c’est joli, c’est tranquille, mais il faut que les gens soient tranquilles aussi.

Peut-être ils nous aiment pas. Ils n’ont pas envie de nous voir. Ils ne pensent pas à nous.

J’ai toujours espoir. Je ne baisse pas les bras. Je vais toujours continuer à militer inch’Allah. Celui qui ne fait pas d’efforts, il n’a pas la persévérance pour aller plus loin.

Peut-être un jour les politiciens vont comprendre que leurs frères qui sont ici ne sont pas là pour les tromper. On n’est pas là pour les tromper. C’est comme ça.

Peut-être un jour ils vont réfléchir, si c’est toi tu leur dis, que quelqu’un qui a le même sang leur dit la vérité et ne peut pas les trahir. Si vous avez le même sang et vous leur montrez que ce n’est pas bon, ils vont comprendre.

Tu ne prends pas ton fils pour le taper ou lui faire mal, alors pourquoi tu tapes l’enfant de l’autre ?


Celui qui n’a pas de papiers ne peut rien pour lui-même
No ala kaïdi wawanta horémoun


Propos recueillis par A.L.O.