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« Libération » s’est procuré un document vidéo qui dévoile les conditions inhumaines de rétention des clandestins sur ce territoire français. Retrouvez en kiosque nos témoignages, enquête et reportage sur place.

Le camp de rétention de Mayotte est « indigne de la République ». D’une capacité théorique de soixante places, ce sont très régulièrement cent à cent-cinquante personnes s’y entassent sur de « pauvres nattes » à même un sol de « béton brut dégradé ». Parfois elles sont deux-cent, « exceptionnellement deux-cent vingt ». Ce constat accablant, c’est celui rendu en avril dernier par la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS).

Son enquête avait été diligentée après le naufrage en décembre 2007 d’une embarcation de clandestins percutée par une vedette de la police qui naviguait tous feux éteints. Une femme et un bébé avaient alors trouvé la mort.

Depuis, d’autres mauvaises barques empruntées par les candidats à l’émigration ont fait naufrage. Six morts et seize disparus en juillet. Quatorze morts et sept disparus en novembre. A bord, souvent des habitants d’Anjouan, l’île comorienne distante de seulement soixante-dix kilomètres de Mayotte. Plus de 200 embarcations auraient été interceptées en 2008 par les autorités françaises, qui ont installé trois radars au sud de l’île.

À Mayotte, le nombre de reconduites serait de l’ordre de 16.000 par an, soit près de 10% de la population de l’île, d’après une estimation du député PS René Dosière, qui a présidé une mission sur le sujet. Son produit intérieur brut est neuf fois supérieur à celui des Comores. Autant dire que Mayotte représente pour les clandestins un évident eldorado économique.

La maternité de Mamoudzou ayant, elle, la réputation d’être la première de France en nombre annuel de naissances, l’ex-secrétaire d’État à l’outre-mer Christian Estrosi avait trouvé une solution « de droite décomplexée » pour endiguer le phénomène : la fin du droit du sol à Mayotte. « Nous pourrions prendre une décision exceptionnelle qui fasse que tout enfant né de parents en situation irrégulière ne puisse plus réclamer son appartenance à la nationalité française », avait-il lancé en février dernier.

Le projet a été enterré quand Estrosi a été remplacé par Yves Jégo en mars. Le nouveau secrétaire d’État a promis l’ouverture d’un nouveau centre de rétention administrative en 2010.

[Source : Libération.fr]


Mayotte : le camp de rétention, une zone de non-droit

Des dizaines d’hommes entassés dans une pièce dont la grille est fermée à double tour. Et qui crient, refusant d’être ainsi filmés - certains sont torse
nu. À quelques mètres, tout près des poubelles où se trouvent les restes du repas, des femmes et des enfants sont couchés sur des matelas de
fortune. Des gamins crient, d’autres pleurent. Certains dorment. Derrière les toilettes, un jeune homme qui a fui la promiscuité s’est assoupi à même
le sol.

Les images du film que Libération s’est procuré, tourné en octobre par un agent de la Police aux frontières (PAF) de Mayotte au sein du centre de
rétention de Pamandzi, sont édifiantes. Ce jour-là, il y avait 202 retenus dans le CRA, qui n’est habilité à n’en recevoir que 60’

« Inadmissibles ». « Ce film montre ce que nous vivons au quotidien », indique un agent de la PAF qui, après avoir vu les images, a accepté de nous
répondre de manière anonyme. Selon lui, « il est très fréquent que le nombre de retenus dépasse les 150, voire les 200 ». « Le record cette année est de
240 »
, assure-t-il. Quant aux conditions d’accueil, « elles sont inadmissibles. Il n’y a que 60 matelas - et encore depuis peu. Les douches sont
visibles depuis la salle des hommes. Il n’y a pas de toilettes réservées aux femmes et aux enfants. »

Un autre agent de la PAF de Mayotte va plus loin. « Les conditions de rétention des sans-papiers sont indignes, dit-il. Les gens sont traités comme
des animaux. Et nous, on a la pression de la hiérarchie pour faire notre boulot sans rien dire. L’objectif, c’est de répondre aux attentes du ministère. »

Si cet agent a accepté de nous parler, c’est d’abord parce qu’il n’a « pas fait ce boulot pour traiter ainsi les gens. Ce que je vois à Mayotte, je ne l’ai vu
nulle part ailleurs »
. C’est aussi « parce que s’il y a un accident un jour, c’est nous, les lampistes, qui payerons, alors que la hiérarchie est parfaitement
au courant de ce qui se passe ici. Par exemple, on est obligé de fermer à clé la salle des hommes pour éviter qu’ils s’échappent par le toit. Nous ne
sommes que cinq agents, nous ne pouvons donc tous les surveiller. Mais s’il y a un incendie, ils seront bloqués’ Nous sommes dans l’illégalité ! »

Le CRA de Mayotte détient le record national de reconduites à la frontière avec 16 000 refoulés en 2007 - un sommet qui devrait être égalé en 2008.
Des chiffres faramineux s’expliquant par la proximité historique, géographique et culturelle des Mahorais avec les Comores, d’où viennent la majorité
des immigrés.

Malgré les travaux en cours afin d’améliorer les conditions d’accueil - une pièce pour la restauration, des toilettes pour femmes et un coin enfants
sont prévus, Flore Adrien, présidente du groupe local de la Cimade, dénonce elle aussi ces conditions d’accueil « indécentes ». Surtout, affirme-t-elle,
« le droit des personnes n’est pas respecté : des mineurs isolés sont expulsés, des Français qui n’ont pas le temps de montrer leurs papiers ou des
Comoriens présents depuis vingt ans sur le territoire aussi. »

En décembre 2006, le syndicat Unsa police Mayotte avait déjà dénoncé « la surpopulation et le « toujours plus » [engendrant] des tensions que le
personnel du CRA ne peut plus supporter »
. « Allons-nous attendre un incident grave pour agir ? » interrogeait le syndicat dans un tract, qui rappelait
que « pour satisfaire aux lois de la République, nous respectons les textes en vigueur, mais il faut aussi que l’administration respecte les règles qu’elle
a elle-même édictées ».

Avertissements. Le 15 avril, la Commission nationale de déontologie de la sécurité (CNDS) avait jugé ce CRA « indigne de la République ». « Les
conditions de vie portent gravement atteinte à la dignité des mineurs retenus »
, notait également la commission. « Malgré ces avertissements, la
direction n’a rien changé »
, déplore l’un de nos informateurs. « Certes il y a des travaux pour améliorer l’accueil, mais la logique de traiter ces
personnes comme des chiffres reste la même. Et les moyens ne suivent pas. »

Yvon Carratero, le directeur de la Police aux frontières cité dans un rapport de la commission des lois du Sénat publié début décembre, affirme que le
CRA, « qui accueillait naguère 200 personnes », en accueille désormais « 50 à 80, grâce à une meilleure organisation des modalités d’éloignement ». Le
film, tourné après la rencontre du fonctionnaire avec les sénateurs, prouve le contraire. « Rien n’a changé », certifie l’un de nos deux informateurs.

Libération