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Landry, Loïc, Thierry, trois jeunes migrants camerounais : les deux premiers venant de Douala, le grand port sur le golfe de Guinée, le troisième de l’ouest du Cameroun. Frais arrivés en Europe, ils sont actuellement en Allemagne, à Berlin, où « on lutte vraiment pour les immigrés » (Landry). Ils ont été interviewés à Paris à l’occasion d’une rencontre de la Coalition internationale des sans-papiers et migrants (CISPM), où ils étaient présents pour « qu’on se mobilise beaucoup cette année pour la lutte des sans-papiers » (Thierry), et puisque « c’est l’heure de se lever et lutter pour les immigrants » (Landry).
Tous les trois sont arrivés en Europe par Tanger et le détroit de Gibraltar après avoir traversé le Sahara, l’Algérie et le Maroc. En confrontant cet article avec l’article p. 4-6, l’impression est qu’ici se perpétuent des pratiques plus connues, « artisanales », pour ainsi dire, cette route restant celle des migrants (débrouillards voyageurs) qui vont à l’aventure comptant sur leurs forces (sur les moyens qui se présenteront sur place au cours des étapes successives), alors que la route libyenne paraît se structurer déjà selon une logique différente, de la « prise en charge totale » (prix « tout compris » du départ à la fin, au moyen d’une filière d’intermédiaires locaux), qui préfigure l’avènement d’une industrie du « voyage organisé » pour migrants : la traite, sur le marché du transport, de troupeaux d’esclaves « volontaires » et confiants (de plus en plus jeunes, candides, vite acculés au mur et au désespoir, ceux venant d’Afrique noire). Quoi qu’il en soit, cette route marocaine aujourd’hui moins fréquentée, et, semble-t-il, un peu moins meurtrière que celle de la Libye, a eu et continuera d’avoir ses jours de gloire macabre dans les annales de l’émigration subsaharienne, son lot annuel de migrants noyés dans les eaux périlleuses, ou massacrés auparavant, à terre, par les sbires des polices maghrébines à la solde des politiques d’immigration européennes. Dans les mémoires perdure le souvenir des événements d’octobre 2005 à Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles en sol africain : double (aujourd’hui triple) rideau de grillages hauts de six mètres, coiffés de barbelés, avec miradors et caméras de vidéosurveillance, zone militarisée des deux côtés, espagnol et marocain, ainsi se présentent les murs de protection (rénovés et renforcés en 2009 notamment avec des barbelés à lames de rasoir et financés par l’Europe) des deux seules frontières terrestres européennes avec l’Afrique. En octobre 2005, une dizaine de morts officiellement recensés (plus de 15 d’après les associations de migrants) tués par balle autour de ces hauts rideaux de fer, un nombre non précisé de blessés graves, des centaines de déportés abandonnés dans le désert sans eau et sans vivres… Peu de chose, il est vrai, à côté des milliers de morts par noyade que relatent neuf ans plus tard nos chroniques méditerranéennes quotidiennes.

Landry et Loïc ont traversé le désert par le Niger, aboutissant, via Agadez et Arlit, à Tamanrasset dans le sud de l’Algérie. Auparavant, pendant et après, Landry n’a pas rencontré de gros problèmes, ni au Nigeria ni au Niger même, ni aux frontières ni en Algérie. Ça n’a pas été la même chose pour Loïc, à peine avait-il posé le pied au Nigéria qu’il a été emmené au poste, fouillé. S’il a pu échapper une première fois au rançonnement grâce à l’intervention d’une femme policière, il n’y a pas échappé deux jours plus tard, à Sokoto, avant la frontière nigérienne.
« Les policiers n’ont pas voulu regarder mon laissez-passer délivré à la barrière du Cameroun. Ils m’ont demandé 10000 naïras, environ 32500 francs CFA. Je les ai priés de me laisser passer au nom de Dieu, je n’avais pas cette somme sur moi. Ils n’ont rien voulu entendre, le chef m’a électrocuté, il m’a mis sur le cou quelque chose comme une torche électrique, ça a été terrible, j’ai cru mourir. Ils m’ont porté dans une cellule et m’ont fouillé. Pour me faire sortir l’argent, ils ont sorti leurs couteaux, m’ont menacé avec les matraques. Je me suis mis à genoux, je les ai priés, ils m’ont dit : ou tu payes ou tu ne sortiras jamais d’ici. Je leur ai donné les 10000, tout ce qui me restait. Par chance j’avais déjà payé la voiture pour la frontière. Une fois au Niger j’ai appelé ma copine, elle m’a envoyé un peu d’argent et j’ai pu payer la connexion pour Arlit. J’ai fait six mois d’aventure pour venir en Europe, ça avait bien commencé. »
À Arlit, Landry a travaillé deux semaines comme manœuvre pour un Touareg, il a été correctement payé et a pu passer à Tamanrasset avec un convoi de trente migrants sur un pick-up conduit par deux Touareg. Loïc a encore joué de malchance. À l’entrée d’Arlit il y avait la police, son groupe a dû payer la « taxe » : lui s’en est tiré avec 10000 francs, mais d’autres ont payé jusqu’à 30000. Ceux qui n’ont rien donné sont restés sur place. Dans cette dernière ville du désert il y a plusieurs affaires de transporteurs-passeurs, plus ou moins familiales, on peut faire jouer la concurrence. C’est ce que Loïc et d’autres Camerounais ont fait. Et les voilà partis à sept, accrochés aux cordes d’arrimage, sur deux pick-up si chargés de sacs de marchandises qu’ils ont dû se livrer à de véritables exercices d’équilibre pour ne pas être envoyés sur le sable. Le soir tombant, ils ont croisé deux antilopes. Et les Touareg de les poursuivre jusqu’à ce que, épuisées, elles se laissent attraper. Ils les ont égorgées. Il faisait déjà nuit quand, les deux bêtes grillant sur le feu, ça promettait un bon et abondant repas pour tout le monde.
« Mais des bandits du désert (quatre Touareg habillés militairement) se sont approchés inaperçus sur un pick-up, tous feux éteints. Tout à coup ils ont commencé à tirer sur nous. On était couchés en bas de nos voitures, les balles sifflaient. Nous avons fait la marche militaire sur les coudes, en zigzaguant pour esquiver les balles. Ils se sont emparés d’un de nos pick-up, avec lui et le leur, les phares braqués dans la nuit, ils nous ont repérés un à un. Ils nous ont fait mettre à genoux, mains tendues, nous intimant de leur remettre notre argent, autrement ils allaient nous tuer tous. Nous avons vidé nos poches. Le peu d’argent qui me restait de ma copine, mon portable, ils ont tout raflé. Nos chauffeurs aussi y sont passés. On avait cinq bidons de carburant et dix bidons d’eau. Ils ont vidé toute l’eau, et aussi le réservoir d’un pick-up. Ils sont repartis en emportant l’autre avec les cinq bidons de carburant, plus un turaya (téléphone satellitaire utilisé dans le désert). Nous sommes restés là sans bouger, toute la nuit, terrorisés. Je priais. Plus de carburant, plus d’eau, la voiture vide, qu’allions-nous devenir, dans ce désert ?... Au petit matin, un des chauffeurs s’est mis à creuser le sable, il en a sorti un deuxième turaya qu’il avait caché. Il a appelé Arlit. Vers 14h deux voitures sont arrivées, nous avons pu repartir pour Tamanrasset, que nous avons gagné sans plus rencontrer d’obstacles. »

Thierry a fait un parcours différent. Avec un ami ils ont longé la côte jusqu’à Cotonou au Bénin, où ils ont connu un Malien venu récupérer sa voiture. Ensemble, ils sont remontés jusqu’à Bamako. Tandis que son ami continuait pour l’Europe, Thierry s’y est arrêté longtemps, trois ans et demi. Quand il a perdu son travail, il s’est décidé.
« J’avais peur, à quoi bon m’aventurer dans le désert ? il n’y a que du sable ! Mais mon ami me disait : Thierry, il faudrait avancer, c’est en Europe qu’il y a du travail. Alors j’ai pris courage. J’ai traversé lors de l’intervention française au Mali. Jusqu’à Gao j’ai pris le car. À l’entrée de la ville, les soldats ont fouillé tout le monde à la recherche d’armes. Le soir venu, ils nous ont accompagnés à la gare routière où plusieurs passeurs étaient en attente. Le lendemain matin nous avons embarqué (à environ 80) sur deux camions, les pick-up étant interdits : utilisés normalement par les bandits du désert, ils peuvent devenir des cibles de l’armée. Le soir, à un contrôle de la MISMA [mission internationale de soutien au Mali] dans un village, on nous a défendu de continuer : route dangereuse. Deux jours avant un camion et ses occupants avaient été dépouillés de tout. On est repartis le lendemain matin escortés par huit pick-up de la MISMA, quatre devant et quatre derrière, jusqu’à Kidal où nous sommes arrivés dans l’après-midi. Deux heures plus tard on était déjà repartis, sans escorte : on a préféré passer la nuit dans le désert, les chauffeurs l’estimant plus sûr. Dès l’aube, nous revoilà en route jusqu’à ce que les bandits dont on nous avait parlé, c’est-à-dire les rebelles, nous arrêtent. Après paiement de 1000 francs CFA chacun, nous avons pu débarquer, et ils nous ont trouvé les pick-up pour continuer. En territoire algérien, plusieurs convois se sont formés pour Tamanrasset, où nous sommes arrivés le surlendemain sans encombre. »
Loïc : « À Tamanrasset chaque matin des camions passent dans la placette appelée place Tchad pour embarquer ceux qui cherchent du travail. J’ai travaillé une semaine, c’était chaque jour différent : maçonnerie, plomberie, chargement et déchargement de camions… La nuit je dormais dans la rue. »
Arrivé à la frontière nord-ouest, après une première tentative nocturne ratée, Thierry a suivi les instructions d’un frère au Maroc et il est passé en longeant les rails entre Maghnia (Algérie) et Oujda (Maroc). « J’ai traversé à 19h22, à l’heure de la prière marocaine ». Ainsi il a pu rejoindre d’autres migrants dans la forêt près de Nador, au sud de l’enclave espagnole de Melilla.
« La forêt de Gourougou, c’est un lieu où il y a toutes les nationalités qui cherchent la traversée pour l’Europe. Lorsque j’arrive, début mars, je vois les migrants : au moins mille du côté malien, côté camerounais au moins 700, ivoirien au moins 200 : ça faisait au moins 3000 dans le camp. Il n’y avait pas à manger mais il y avait les infos pour traverser. J’ai passé deux semaines sans me laver, sans me changer, sans rien faire à part dormir en attendant la « frappe » qui devait avoir lieu. Avec une centaine de compatriotes j’étais dans le « bunker », un abri de fortune fait de grosses pierres, en forme de coupole, c’est là qu’il y a le « ghetto » camerounais. La nuit de la frappe, nous étions environ 700. Vers 2h du matin on a commencé à avancer vers Melilla à pas de loup, en silence, en nous cachant. Vers 5h on était tout près. Mais les gardes nous ont vus, ils ont donné l’alarme. Nous avons couru à l’assaut, les gardes ont tenté de nous arrêter avec les voitures (beaucoup de voitures, une cinquantaine au moins), en nous frappant à coups de gourdins, en lançant sur nous de grosses pierres. Je ne sais pas si c’était la police marocaine, ils n’étaient pas en tenue, ils nous frappaient en silence, sans rien dire, les chefs non plus ne disaient rien, ils étaient en civil avec de gros bâtons, il y avait des blessés graves, le sang coulait un peu de partout. Un renfort est arrivé mais nous avons forcé le passage en lançant des pierres à notre tour. Nous avions les crochets, nous les avons lancés sur les barrières, avons tiré et fait tomber des barbelés, une dizaine de nous ont pu passer. Beaucoup de voitures de la guardia civil [gendarmerie espagnole] étaient arrivées du côté espagnol de la barrière. Une quinzaine d’autres et moi étions en haut des grillages, blessés, montrant nos mains, nos bras, nos visages ensanglantés. On était en terre espagnole, mais la guardia nous empêchait de descendre, elle empêchait aussi les journalistes de filmer. La Croix rouge espagnole était là. Nous savions que quand des migrants sont blessés sur les barrières, elle doit pouvoir les secourir. Mais la guardia non seulement l’en a empêchée ; après plus de deux heures que nous étions là-haut, tout couverts de sang, elle a commencé à lancer des lacrymos contre nous. Nous sommes descendus, on était en territoire espagnol. Alors les Espagnols qu’est-ce qu’ils ont fait ? ils nous ont menottés, ont ouvert les portes et nous ont repoussés au Maroc : c’est ça leur frontière, la guerre aux droits de l’homme et des gens ! La Croix rouge marocaine elle a dit : il faut les amener à l’hôpital, ils répondent non. Tout blessés que nous étions, on nous a mis, environ 300, dans les cars de refoulement pour Rabat. Tout le monde avait des béquilles, mais nous y avons été abandonnés comme ça dans les rues, sans soins, sans nourriture, sans rien. Les gars autour de moi, aucune association ni personne ne nous a aidés. J’ai appelé ma famille au Cameroun, j’ai reçu un peu d’argent pour soigner mes blessures, j’avais mal aux reins car une barrière était tombée avec moi. Plus tard j’ai décidé d’aller voir du côté de Ceuta, mais j’ai été arrêté dès mon arrivée. Pas par la police, par la population : ils ont appelé la police qui est venue me prendre. Après, je suis allé du côté de Tanger où on m’avait dit qu’il y a des occasions de passer. J’ai essayé deux fois et ça n’a rien donné. La première, notre zodiac s’est percé en pleine mer, la marine marocaine nous a secourus. La deuxième, on était près des eaux internationales, mais la marine a été appelée par un bateau marocain. Le problème c’est qu’ils viennent, il y en a qui ont mal et qui vomissent, on demande des médicaments, ils ne nous donnent rien, ils nous enregistrent et nous relâchent comme ça. Ça a marché la troisième fois. J’ai trouvé des gars qui en attendaient d’autres pour atteindre la somme. On y est allés vers 3h du matin, nous étions sept sur le zodiac. Nous avons pagayé pendant sept heures, ça a été très dur, la mer était agitée. La ligne internationale passée, nous étions à l’eau, mais la Croix rouge espagnole nous a vus, nous a repêchés. C’était fin avril. »

Loïc : « Moi je suis resté à Maghnia un mois. Par le froid qu’il faisait, la nuit, quand on tentait de passer les Marocains nous arrêtaient et nous fouettaient. Les Algériens nous aidaient, ils tiraient en l’air, et les Marocains s’enfuyaient. Je dormais dans un endroit nommé le bunker, une ancienne base militaire souterraine, on y était une centaine… »
Un quatrième Camerounais qui jusque-là a assisté à l’interview sans mot dire et sans dire son nom, intervient pour mettre les points sur les i, les Algériens ne sont pas moins féroces que les Marocains : « Ce bunker, c’est bien connu, la police algérienne y fait ses descentes, ils viennent, ils tabassent tout le monde, ils arrêtent, ils chassent, y mettent même le feu, avec des morts ! »
Loïc convient que les gens du bunker sont la proie des rafles des flics algériens. À propos de la violence policière, il parle de ses tentatives ratées : « Sept fois j’ai essayé d’entrer, chaque fois un groupe d’une quinzaine de personnes, la nuit. Ça marche comme ça. Il faut passer par le fossé creusé côté algérien, profond de 5 mètres et long de plusieurs dizaines de kilomètres jusqu’à Tlemcen ; puis, côté marocain, il y a un grillage haut de 2 mètres. Ces deux obstacles passés, il faut courir un cent mètres : si tu passes sans être attrapé par les chiens ou les policiers, tu peux rester. Mais si les chiens aboient et que les policiers te braquent les torches dessus, tu n’y échappes pas, tu as beau te cacher, tu es repéré, pris, sauvagement fouetté. Ils te laissent dormir dehors dans le froid glacial, et le matin te réexpédient en Algérie. Quand j’ai vu la difficulté, je suis allé tout seul par un chemin du côté de la mer. J’ai été découvert par des policiers algériens dans un village, ils m’ont pris tout mon argent et m’ont dit de disparaître, j’avais juste deux minutes. Je suis allé du côté de Nador et de Melilla, qui est déjà l’Espagne, j’ai participé à une frappe d’une centaine de gars le lendemain de mon arrivée. Les quatre gardes-frontière ont reculé devant notre nombre et nous avons pu placer nos échelles contre les barrières. Ils ont sifflé, mais le temps que les renforts arrivent trente d’entre nous étaient déjà passés. Moi je n’ai pas pu, j’étais tout cassé, pieds cassés, vêtements déchirés. Rentré à Gourougou, j’ai réfléchi, je suis allé me rendre à la police. Avec une vingtaine d’autres j’ai été refoulé vers Rabat. À côté de Fès, pour passer la nuit on voulait nous faire descendre en rase campagne, voyant l’endroit nous avons refusé. Ils ont appelé des renforts, nous sommes descendus sous les coups des bâtons. Sauf une fille enceinte : dans son état elle ne pouvait pas dormir à découvert. Les policiers ont déplacé le car, ils ont commencé à frapper la fille, à lui tirer les cheveux, ce qui en pays musulman ne se fait pas. Nous nous sommes approchés, la bataille a commencé. Les policiers ont sorti leurs épées et couteaux, blessé plusieurs assez gravement, aux mains, aux bras, mais nous avons pu nous enfuir avec la fille. À Rabat, je suis resté quatre jours, à Tanger un mois. Je suis allé aussi à Ceuta, mais on m’attrape à la barrière, je retourne à Tanger. J’essaie d’intégrer un convoi : ceux qui ont pris mon argent ont pu l’intégrer, pas moi. Plus d’argent, plus de convoi, je me suis mis à faire la manche. Quand tu demandes de l’argent, les Marocains crachent au sol, certains, comme à Rabat, crachaient même sur moi : pourquoi tu viens là ? Je répondais : je suis orphelin de père et de mère, maintenant j’ai une famille, je suis sorti pour me battre, pour aider mes frères, leur montrer le bon exemple. Ce commerce que j’ai fait pour aller en Espagne, et puis l’aide d’un cousin qui était à Tanger, j’ai eu assez pour le convoi. Mais un garde-côte marocain nous arrête, ils nous séquestrent le zodiac et tout, sauf que j’ai réussi à garder la pompe à air, en échange j’ai pu intégrer un autre zodiac. La traversée a été difficile, la mer grosse, un frère est tombé à l’eau à plusieurs reprises, je l’ai secouru. Finalement la Croix rouge est venue nous chercher, c’était en juillet dernier, au large de Tarifa. Juste de l’autre côté du détroit. »

Landry : « Moi j’ai fait un autre chemin. De Tamanrasset je suis allé à Alger où j’ai des amis. J’y suis resté presque un an, je travaillais dans le bâtiment. J’ai été arrêté trois fois, la première en octobre 2013, puis en décembre, la troisième en février. Chaque fois j’ai fait un mois de prison, et chaque fois j’ai été condamné à un an par faute de papiers. La troisième fois, on m’a rappelé une semaine après, on m’a réduit la peine à six mois. Puis on m’a rappelé, on m’a confirmé la peine mais avec sursis, j’ai été libéré et j’ai été appelé par le HCR [haut commissariat des Nations unies pour les réfugiés], on m’a délivré un papier de trois mois renouvelable. Je travaillais sans problème quand un ami m’a appelé de Paris, il m’a dit d’aller au Maroc, c’est là que passent les immigrés cherchant l’Europe. Alors j’ai connu ceux qui font la « connexion » à 2500 euros, ceux qui passent avec le zodiac. Au Maroc, je suis entré sans problème avec un convoi de 22 personnes, nous avons suivi les rails. J’avais l’argent, quand tu as l’argent les portes et les frontières s’ouvrent. Des copains m’ont conseillé d’aller plutôt à la barrière vers Nador, le zodiac est trop dangereux. Dans la forêt, j’étais mort de fatigue, mal au jambes, partout, puis j’ai vu des gens la tête bandée, jambes et pieds cassés, avec des béquilles, mon cœur a fait un bond, il est tombé dans mon ventre. Au bout de trois jours j’ai pris le car pour Tanger, je voulais trouver la manière d’aller en Europe, mais ça n’a pas donné : un grand convoi qui demandait 2000 euros. Je n’avais plus d’argent, il fallait que je mendie pour manger. Mais Dieu m’a aidé. Un ami avait payé son zodiac à Rabat, il m’a proposé : viens avec moi mon ami. C’était ma destinée de Dieu, que je devais passer. Nous sommes partis. On pagayait, on voyait en mer des convois d’autres personnes. On a vu un Sénégalais se noyer. À ce jour on ne sait pas son nom, ni ce que son corps est devenu… Nous, par la grâce de Dieu, après trois heures, nous sommes arrivés à la Croix rouge, très fatigués. Ils nous ont offert 60 jours sur l’île de déportation, et après on nous a envoyés sur Madrid. Je suis entré en Espagne le 4 juin 2014. »