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La circulaire du 28 novembre 2012 n’est pas tant le sinistre avorton ministériel que beaucoup veulent croire. Et qui, après avoir suscité l’attente et l’espoir d’honnêtes travailleurs coupables du délit de venir se faire surexploiter « en situation irrégulière » sur le sol de France, les aura enfoncés « dans la merde  » (parole de sans-papiers au rédacteur, 21-12-2012).
Cette circulaire est davantage que ça : un miroir de l’État présent et du système politique français, une coupe anatomique qui fait voir le schéma d’organes invisibles de l’extérieur. En l’occurrence, l’agencement de certains segments internes du corps politique, le cordon ombilical qui relie l’État à des organismes politiques « non étatiques », de la société dite « civile », partie de la société politique au sens propre : « polis », cité, corps citoyen. Un miroir grossissant qui pourrait être utile avant tout à ces entités mêmes pour avoir quelque intelligence de soi, si elles pouvaient avoir une personnalité (et des yeux d’hommes) au-delà des fictions juridique et langagière, de la même façon que leur réalité dépasse toujours la fiction imaginée.
Pour s’en convaincre il suffira de se donner la peine d’enlever, comme on ôte des lunettes, ses œillères qui empêchent de regarder, telles des bêtes de somme dressées, de côté et d’autre. Et que l’on ne s’applique pas tant à y dénombrer, avec les meilleures intentions du monde, une plus ou moins élastique liste de critères « de régularisation » conformes à la volonté d’État, qu’à comprendre ce texte comme un tout, pour en dégager l’esprit et la logique de fond.
Un tel travail ne saurait être un exercice de style. Le mot d’ordre de la lutte depuis Saint-Bernard, « des papiers pour tous ! », pour ne pas être qu’un exercice du politiquement correct à gauche de la gauche, pour envisager sans rire la question du « maintenant, que faire ? », pour être en somme l’objectif d’une lutte réelle, ne saurait se passer de vouloir y voir clair et plus clair que clair, de se poser une question des plus concrètes et simples à formuler : comment et pourquoi cette circulaire ?

L’exception et la règle. Ou :
du bon sans-papiers et des autres

De même que l’urgence est devenue la structure de l’ordinaire, du mode de vie du politique de la « représentation » (qui se doit, et à son électorat, de meubler de son « image » la scène d’un « espace symbolique » visuellement partagé d’intimité dramatique et de vérité ontologique de tous les jours), de même l’exception doit symboliser, représenter le mode réel, la pratique quotidienne de la performance visible de la règle. La circulaire (dont l’ambition, d’après les annonces, est de devenir le dispositif permanent de régularisation des « irréguliers ») fait donc la part belle à l’« exception » ; ou plutôt, elle l’érige en principe quasi unique de la vie des autres aux guichets des étrangers des préfectures.
Mais procédons par ordre. Et d’abord par ce qui tombe sous le sens (du moins des sans-papiers des collectifs de lutte).
Par sélection artificielle (par un arrangement souverain, de droit régalien-citoyen en matière d’immigration) il y a création de deux variétés (au sens biologique : subdivisions de la même espèce rare) de bons sans-papiers, femmes ou hommes, selon la circulaire. Dans l’ordre : le bon (formellement exceptionnel) sans-papiers Resf, et le bon (tout aussi exceptionnel) sans-papiers CGT. Et les autres ? Laissés pour compte.
Qui, sans mentir, s’en étonnera, sachant l’apport au tri sélectif notamment de la part de la hiérarchie formelle CGT et de l’informelle de Resf ? (Pour Resf, son « comité central invisible », en place grâce aux amis, aux complices, à la passivité des suivistes, etc., et à l’indifférence de tous ceux qui se servent du « réseau » pour faire leur, souvent remarquable, boulot local, estimant n’avoir que faire de ce que peut dire, écrire, le dit comité.)
Qui sans mentir s’en étonnera, connaissant les annales du mouvement des sans-papiers de France, le rôle central qu’ont joué, dans les années récentes, les responsables et les « porte-paroles » de ces deux organismes de la « société civile » et citoyenne ? et sachant leur effort continu, unidirectionnel, pour diviser un mouvement d’ensemble de personnes venues de vies d’ailleurs, et les montrer rendues à des vies conformes (aux yeux d’autrui et à leurs propres) par « intégration » individuelle dans les deux institutions-clés (complémentaires) de la domestication capitaliste, travail salarié et école républicaine ?

Un sale coup aux collectifs

Schématiquement. Sur la lancée de Saint-Bernard, le mouvement de lutte des sans-papiers a eu des ambitions d’unification nationale avec les collectifs représentés au sein de la Coordination nationale des sans-papiers. La Cnsp, marquée déjà par l’exigence d’autonomie des collectifs vis-à-vis des visées hégémoniques, internes et externes, des associations françaises et leurs satellites, a pris fin en tant que force réelle avec la scission des collectifs parisiens (Csp75). Dans le creux de la vague (et pendant que les pratiques d’État visant les « immigrés » étaient de plus en plus un enjeu électoral), deux faits nouveaux, aux contours flous, ou mal connus, sont arrivés dans le paysage politico-médiatique. Primo Resf, arborant la légitimité citoyenne de tout un chacun, le visage humain du bon peuple solidaire qui se lève contre l’aveugle arbitraire policier, afin de prendre sous son aile protectrice des enfants en bas âge, leurs mamans et papas. Secundo la CGT, arborant le visage non moins légitime de la solidarité de la nation ouvrière prenant sous son aile les travailleurs les moins favorisés.
C’est alors que les sans-papiers de la Csp75, prenant au mot la CGT, allèrent occuper « symboliquement » la Bourse du travail parisienne, pour marcher main dans la main, travailleurs étrangers sans droits et travailleurs nationaux. Les motivations, le déroulement et la conclusion (tabassage et lacrymos CGT jusque sur femmes et enfants, pour prouver qui commande qui) ont été exposées dans les treize numéros du Journal de la Bourse du travail occupée, toujours disponible sur notre site. On n’y revient pas.
Ce qu’il faut rappeler c’est par contre l’engagement citoyen des « orgas », dont le comité central Resf, à côté de la Cgt pour faire rater l’appel de la Csp75 à élargir l’action syndicale à tous les travailleurs sans-papiers même isolés et au-delà, sans la limiter à une frange « privilégiée » syndiquée dans d’assez larges boîtes. Le dessein général sous-jacent n’a pas pu s’affirmer, sous le sarkozysme, qu’en forme d’accords locaux avec quelques préfectures. Par la présente circulaire c’est chose faite : la « représentation » des sans-papiers change tendanciellement de mains, elle tend, par les « critères » mis en avant, par le matraquage médiatique les accompagnant, à se soustraire aux combatifs collectifs d’étrangers qui n’ont plus grand-chose à faire dans un mécanisme qui se veut (dixit le ministre) rigide et réduisant à zéro l’arbitraire des préfets, donc en perspective les accords sur le terrain de la lutte. La régularisation devient une affaire entre citoyens de l’État. La circulaire est, à sa façon, formelle : l’arbitraire doit être règle étatique essentielle uniforme. Il n’y a pas, pour les « irréguliers », un droit de régularisation, il y a un droit de l’État : des « droits OFFERTS aux ressortissants étrangers ».
Chevènement l’avait indiquée, Hortefeux fixée : la voie de la régularisation doit passer par le travail salarié (l’utilité avérée pour l’État des citoyens), devenu le critère central. Comment ? par la preuve des bulletins de salaire. La logique de la circulaire appliquée aura donc un premier double effet : exclure (sauf une petite minorité plus ou moins syndiquée) l’immense majorité des sans-papiers, qui travaillant au noir n’ont pas de fiches de paye ; les écarter des collectifs qui (sans réaction vigoureuse) vont manquer de cartouches suffisantes pour espérer réduire ou modifier localement les duretés du « cas par cas ». Et puis un troisième moindre effet : le commerce moderne du bois d’ébène pourra, non tant continuer, que se développer.
Qu’à cela ne tienne ! citoyennisme humanitaire Resf oblige – et, dûment étalé, il dédouane. Conséquence logique (apparente) : la panoplie de critères pour parents d’enfant(s) scolarisé(s)… plus fortement minoritaires encore que la petite minorité de travailleurs encartés.

Coup pour coup !

La circulaire est tombée au bon moment. En application dans les préfectures depuis le 3 décembre, elle a fait fondre les espoirs comme neige au soleil. Parole de Sissoko (Csp75) : « Après tant d’années sous un ciel bouché, on s’attendait à une éclaircie. Voilà bien le changement : après la victoire de la gauche, la pluie tombe de plus belle ! »
La circulaire est tombée alors qu’à Lille, depuis un mois, plus de 150 sans-papiers étaient en grève de la faim. Ce mouvement, tu par les médias, a vite catalysé le mécontentement d’autres sans-papiers, quand, fin 2012, à deux mois du début de la grève, et à la suite de la manifestation parisienne du 18 décembre (« journée internationale des migrants », décidée au FSM de Dakar) où des représentants du Csp59 ont pris la parole, les collectifs parisiens ont décidé de prendre l’affaire en main.
Les faits sont connus : manifestation devant le ministère, occupation de la nonciature apostolique (ambassade du Vatican) par le 9e collectif, et du siège national PS par un ensemble de collectifs parisiens et franciliens (« Faut-il mourir pour avoir des papiers ? »), le PS mis en « état de siège » pendant deux semaines à partir du jour où sa direction a défini la grève de Lille un « nano-événement » et déclaré son soutien à « la politique d’immigration de Manuel Valls » [Le Monde, 7-1-2013]… ces faits sont connus et ils ont fait la une des journaux, suscitant un vaste mouvement national de protestation et de solidarité.
Et ils ont montré que la lutte, ça paye toujours. Depuis 2007, le Csp59 avait été exclu des réunions en préfecture de Lille : celle-ci a fait maintenant marche arrière, et l’a reçu en promettant un « examen bienveillant » des dossiers, et c’est pourquoi le 13 janvier les 40 sans-papiers grévistes restants ont suspendu la grève de la faim. Puis, le 22, est tombé le nombre officiel des expulsions 2012 : 36 822. Et l’annonceur de montrer, l’air de se justifier, non pas ses muscles, pour une fois, mais ceux de l’adversaire : ce sont les derniers mois du gouvernement de droite qui ont établi ce record de politique d’immigration !...
Est-ce le début d’un mouvement d’ensemble des sans-papiers, comme on en avait perdu l’habitude depuis bien des années ? Toujours est-il que la revendication de retrait de la circulaire y est étroitement liée à celle de la régularisation immédiate de tous les grévistes de Lille. Toujours est-il que, d’après Sissoko : « C’est clair, désormais on va riposter coup pour coup ! »