Nous suivre :



Dossiers :
 
Articles :

Il s’appelait Aaron Swartz. Il a été retrouvé pendu, dans sa chambre, à Brooklyn, il y a près de deux mois.

Aaron Swartz se battait pour la liberté sur internet. Plus encore, c’était la justice d’une manière générale qui l’intéressait. Aaron considérait qu’il n’y a qu’une chose à faire de sa vie : la consacrer à faire un monde meilleur.

Depuis deux ans, Aaron était l’objet d’une procédure intentée contre lui par l’Etat du Massachusetts, pour avoir téléchargé cinq millions de documents de la base de données du MIT, la première université scientifique du monde.

Son objectif ? Mettre à la disposition de tous, les données scientifiques accessibles aux étudiants du MIT. Parce qu’il militait pour que l’information scientifique soit libre d’accès. Pour que n’importe quel étudiant du fin fond de l’Inde ait les mêmes moyens que ceux dont il pouvait disposer lui à Boston.

Le serveur ainsi mis à contribution, JSTOR, refusa explicitement de porter plainte. Le MIT s’est abstenu (et on est droit de le lui en vouloir). Mais c’est à l’initiative du procureur de la l’Etat du Massachussetts qu’Aaron Swartz se voyait reprocher un acte de piraterie pour lequel il encourait 35 ans de prison et un million de dollars d’amende.

Et c’est ainsi que depuis deux ans Aaron était littéralement persécuté par un appareil judiciaire délirant. Une saleté. Aujourd’hui aurait dû avoir lieu ce procès, en gestation depuis deux ans et, pour l’éviter, Aaron n’avait d’autre choix que de se reconnaître coupable, acceptant la peine de « seulement » six mois de prison que lui proposait le procureur. Il aura choisi d’esquiver ce dilemme en s’auto-supprimant.

A la vérité un tel choix semble un tantinet absurde de la part d’un garçon intelligent – et particulièrement doué d’intelligence politique : qu’allait-il se passer à l’ouverture de son procès ? Il serait devenu le héros de la liberté. Mais, beaucoup mieux : l’Etat serait apparu plus que manifestement pour ce qu’il est – un monstre imbécile. Si l’on voulait appliquer la question « à qui le crime profite ? », il ne fait aucun doute que l’ordre censeur n’avait aucun intérêt à une telle épreuve et qu’Aaron aurait fait le mauvais choix.

Aaron Swartz était un hacker. Né avec « les bon gènes », disait-il, « j’étais un garçon, blanc, et américain »… Fils d’informaticien, famille aisée, en 1986, il avait le numérique au biberon. Dès l’âge de 13 ans, il se mêlait aux forums d’élaboration du RSS ou de Creative commons, et s’intégrait aux équipes qui développeront ces bases de l’architecture du net.

Le RSS ? Really simple syndication, est cet instrument « vraiment simple » qui permet aux sites internet d’agréger les contenus d’autres sites, simplement. Tous l’utilisent aujourd’hui. Faire simple, vraiment, c’était une des bases de la philosophie d’Aaron comme de ses camarades : de même que les indignés réclament une démocratie réelle, seuls des outils simples, « réellement » accessibles à tous, garantissent la liberté d’expression et la démocratie sur le world wide web.

Creative commons ? Une énorme révolution juridique dont on n’a pas encore pris toute la mesure : le copyright, les droits d’auteur inventés au XVIIIe siècle par Beaumarchais, devenus la peste de l’humanité à l’heure de la brevétisation du vivant où l’on ne peut plus planter librement une graine de tomate sans reverser des royalties au détenteur de sa license, ont été révisés de fond en comble par des juristes de Boston, pour prendre en compte la réalité de la reproduction sans limites que permet internet. Ainsi la license creative commons et ses multiples options prévoit qu’on puisse produire une œuvre en souhaitant que sa reproduction soit libre, dans telles ou telles conditions, qui autorisent la reproduction à l’identique ou modifiable, à des fins commerciales ou pas.

Pour la petite histoire, les participants de cette aventure nous expliquent aujourd’hui comment Aaron Swartz leur avait été indispensable, traduisant en langage technique les inspirations des juristes.

En fait, Creative commons ouvre la voie à une redéfinition du droit de propriété – indispensable et urgente. Si les constitutionnalistes du temps des révolutions avaient bien raison de considérer que la propriété est un fondement indispensable de la liberté individuelle, qui permet de définir ce qui n’appartient pas à l’Etat, Proudhon n’avait pas tort non plus, quelques temps plus tard, d’objecter que la propriété peut tout aussi bien constituer un « vol » – et en tout cas une violence.

Les juristes du net, en inventant creative commons, ont proposé que la propriété puisse être considérée comme relative, nous indiquant le chemin qui reste à explorer vers un apaisement des rapports sociaux – pour un monde plus juste, moins absurde.

Aaron Swartz s’était engagé sans ambigüité, à corps perdu, dans cette énorme bataille de l’esprit humain, où l’on devine qu’on gagnera, mais où l’on voit qu’entretemps, celui qui a « gagné », c’est le procureur qui osait réclamer 35 ans de prison pour un crime sans victime ni plaignant…

Aaron avait « gagné » d’ailleurs, et il faut l’entendre, dans la conférence qu’on trouvera ci-dessous, dire « we won ». Ils avaient gagné, nous avions gagné, contre une horrible loi de censure qui s’était d’abord appelée Coica, puis Pipa, enfin Sopa, que le Parlement américain s’apprêtait à adopter à l’unanimité quand ce jeune homme est entré en campagne. Il fonda alors un groupe, un site internet en fait, demandprogress.org, qui recueillera rapidement des centaines de milliers de signatures – pour avoir plus d’un million d’adhérents à la veille de sa mort.

La campagne qu’il animait aboutira à cette sorte de grève générale du net, il y a un an, le « sopa blackout day ». En un jour, Aaron Swartz et ses amis réussiront à faire basculer le congrès, jusque-là unanime pour instituer la loi de censure, et tout d’un coup unanime pour la rejeter. « We won », dit-il...

Aaron Swartz était un « hacker » au sens où, oui il avait pompé la base de données scientifiques du MIT pour que tous puissent en disposer. De même, il avait copié d’énormes bases de données de jurisprudence – payantes – qu’il avait mises à disposition du public. Cette fois là, on n’avait pas osé le poursuivre. Toute comme lorsqu’il copiera un million de google books, théoriquement « libres », mais en fait soumis aux diverses règles qu’impose google. Swartz avait remis en ligne ces livres avec la seule indication « domaine public ». Et goggle n’a pas osé se plaindre non plus.

Il alimentait ainsi The internet archive, un projet mis en œuvre à San Francisco pour tenter de sauver et de laisser accessibles au public les archives capricieuses du net. C’est dans les locaux de l’Internet archive que lui a été rendu un des émouvants hommages qu’on pourra voir ci-dessous, où défilent ses amis, ses associés, ses amours. Tout mérite d’être entendu, et gagnerait à être sous-titré en français – avis aux traducteurs bénévoles.

Certaines de ces interventions sembleront un peu trop larmoyantes ? Avouons que depuis une semaine que je prépare cet article et découvre cette aventure, j’en ai versé des larmes – peut-être comme jamais pour quelqu’un que je ne connaissais pas...

Pourquoi pleurer Aaron Swartz ? Parce qu’il incarnait son époque mieux que personne – ce qu’il y a de meilleur dans l’époque. Il nous renvoie l’image de l’idéalisme qu’on partage tous en osant plus ou moins l’assumer (malheureusement plutôt moins que plus).

Plus qu’un idéaliste, Aaron Swartz était un moraliste, de l’école de Peter Singer, ce philosophe australien relativement méconnu en France, surtout identifié pour son propos sur l’égalité animale. Il est ainsi le concepteur de l’anti-spécisme, cette nouvelle frontière de la conscience humaine qui en appelle au respect des animaux comme de tous les vivants. Au-delà de sa pensée sur ce qu’il appelle la libération animale, Peter Singer développe une école de morale exigeante pour laquelle on se doit de contribuer de toutes ses forces à un monde meilleur. Pour Singer, il ne suffit pas de faire le bien, si on a connaissance de comment faire mieux.

Un de ses amis raconte comment il discutait avec Aaron, peu de temps avant sa mort, d’une démonstration mathématique produite par un philosophe suédois qui conclut que si l’on additionnait toutes les actions positives qu’on peut concevoir, on aboutirait à des paradoxes absurdes. Aaron était très mécontent de cette démonstration. Son ami lui objectait que s’il ne pouvait mettre en défaut ce raisonnement mathématique, il n’y aurait qu’à l’admettre. Ils finiront par conclure qu’éventuellement pourrait s’appliquer à la morale le fameux principe d’incertitude qu’Heisenberg a découvert pour la physique. Toute l’affaire de la morale reviendrait à réduire cette marge d’incertitude autant que faire se peut.

Aaron Swartz était ce grand moraliste, cet extraordinaire juriste, qui aura été tué par de petits gardiens de l’ordre ancien, cet ordre qui ne demande qu’à mourir. En attendant, c’est Aaron qui est mort.

Et le combat continue. Demandprogress appelle ces jours-ci les internautes-citoyens que nous sommes à s’élever contre Cispa, la nouvelle loi de censure d’internet actuellement présentée au législateur. Serait-ce parce qu’on ne pardonnait pas à Aaron d’avoir réussi à entraver la vocation liberticide de l’Etat qu’il fallait qu’il disparaisse ?

Paris s’éveille

Aaron Swartz : Comment nous avons vaincu Sopa

Ci-dessous, l’hommage qui lui a été rendu à New York, le 19 janvier :

New York Memorial Service, Cooper Union’s Great Hall, Saturday, January 19, 2013 [Attention : les premières secondes sont brouillées…]

L’hommage rendu à Washington [Attention : les intervenants apparaissent à partir de la neuvième minute.]


Video streaming by Ustream

L’hommage rendu à San Francisco, le 27 janvier :

Manifeste de la guérilla pour le libre accès, par Aaron Swartz

Le manifeste d’Aaron Swartz (rédigé à 21 ans) : le Guerilla Open Access Manifesto.

L’information, c’est le pouvoir. Mais comme pour tout pouvoir, il y a ceux qui veulent le garder pour eux. Le patrimoine culturel et scientifique mondial, publié depuis plusieurs siècles dans les livres et les revues, est de plus en plus souvent numérisé puis verrouillé par une poignée d’entreprises privées. Vous voulez lire les articles présentant les plus célèbres résultats scientifiques ? Il vous faudra payer de grosses sommes à des éditeurs comme Reed Elsevier.

Et il y a ceux qui luttent pour que cela change. Le mouvement pour le libre accès s’est vaillamment battu pour s’assurer que les scientifiques ne mettent pas toutes leurs publications sous copyright et s’assurer plutôt que leurs travaux seront publiés sur Internet sous des conditions qui en permettent l’accès à tous. Mais, même dans le scénario le plus optimiste, la politique de libre accès ne concerne que les publications futures. Tout ce qui a été fait jusqu’à présent est perdu.

C’est trop cher payé. Contraindre les universitaires à débourser de l’argent pour lire le travail de leurs collègues ? Numériser des bibliothèques entières mais ne permettre qu’aux gens de chez Google de les lire ? Fournir des articles scientifiques aux chercheurs des plus grandes universités des pays riches, mais pas aux enfants des pays du Sud ? C’est scandaleux et inacceptable.

Nombreux sont ceux qui disent : « Je suis d’accord mais que peut-on y faire ? Les entreprises possèdent les droits de reproduction de ces documents, elles gagnent énormément d’argent en faisant payer l’accès, et c’est parfaitement légal, il n’y a rien que l’on puisse faire pour les en empêcher. » Mais si, on peut faire quelque chose, ce qu’on est déjà en train de faire : riposter.

Vous qui avez accès à ces ressources, étudiants, bibliothécaires, scientifiques, on vous a donné un privilège. Vous pouvez vous nourrir au banquet de la connaissance pendant que le reste du monde en est exclu. Mais vous n’êtes pas obligés — moralement, vous n’en avez même pas le droit — de conserver ce privilège pour vous seuls. Il est de votre devoir de le partager avec le monde. Et c’est ce que vous avez fait : en échangeant vos mots de passe avec vos collègues, en remplissant des formulaires de téléchargement pour vos amis.

Pendant ce temps, ceux qui ont été écartés de ce festin n’attendent pas sans rien faire. Vous vous êtes faufilés dans les brèches et avez escaladé les barrières, libérant l’information verrouillée par les éditeurs pour la partager avec vos amis.

Mais toutes ces actions se déroulent dans l’ombre, de façon souterraine. On les qualifie de « vol » ou bien de « piratage », comme si partager une abondance de connaissances était moralement équivalent à l’abordage d’un vaisseau et au meurtre de son équipage. Mais le partage n’est pas immoral, c’est un impératif moral. Seuls ceux qu’aveugle la cupidité refusent une copie à leurs amis.

Les grandes multinationales, bien sûr, sont aveuglées par la cupidité. Les lois qui les gouvernent l’exigent, leurs actionnaires se révolteraient à la moindre occasion. Et les politiciens qu’elles ont achetés les soutiennent en votant des lois qui leur donnent le pouvoir exclusif de décider qui est en droit de faire des copies.

La justice ne consiste pas à se soumettre à des lois injustes. Il est temps de sortir de l’ombre et, dans la grande tradition de la désobéissance civile, d’affirmer notre opposition à la confiscation criminelle de la culture publique.

Nous avons besoin de récolter l’information où qu’elle soit stockée, d’en faire des copies et de la partager avec le monde. Nous devons nous emparer du domaine public et l’ajouter aux archives. Nous devons acheter des bases de données secrètes et les mettre sur le Web. Nous devons télécharger des revues scientifiques et les poster sur des réseaux de partage de fichiers. Nous devons mener le combat de la guérilla pour le libre accès.

Lorsque nous serons assez nombreux de par le monde, nous n’enverrons pas seulement un puissant message d’opposition à la privatisation de la connaissance : nous ferons en sorte que cette privatisation appartienne au passé. Serez-vous des nôtres ?

Aaron Swartz

Comment dégoter un boulot comme le mien

[Dans cet article antérieur à la bataille contre la censure du net et aux poursuites qu’il subira jusqu’à sa mort, Aaron résume sa biographie.]

18 août 2008

L’écrivain américain Kurt Vonnegut avait l’habitude de toujours nommer ses interventions « Comment obtenir un travail comme le mien » pour parler ensuite de ce que bon lui semblait. Je suis plutôt dans la situation inverse. On m’a informé que je pouvais parler de n’importe quel sujet qui m’intéressait et j’ai donc décidé, plutôt que de pontifier sur l’avenir d’Internet ou de la puissance de la collaboration massive, que la discussion la plus intéressante était probablement celle-ci : « Comment bénéficier d’un travail comme le mien » [NdT : ce texte a été rédigé en préparation d’une conférence donnée au congrès informatique Tathva à NIT Calicut en 2007].

Comment ai-je réussi à dégotter ce job ? Sans aucun doute, la première étape a été de faire le bon choix, c’est-à-dire les bons gènes : à la naissance, j’étais un garçon, blanc, et américain. Ma famille était relativement aisée et mon père travaillait dans l’industrie informatique. Hélas, il n’existe à ce jour aucun moyen d’influer sur ce genre de choses donc je ne vous serai probablement d’aucune utilité sur ce point.

En revanche, quand j’ai débuté, j’étais un très jeune gamin coincé dans une petite ville au milieu de la campagne. J’ai donc dû trouver quelques astuces pour m’en sortir. En espérant rendre la vie un peu moins injuste, je me suis dit que je pourrais les partager avec vous.

Étape 1 : apprendre

La première chose que j’ai faite, et qu’a priori vous avez tous déjà faite, c’était d’apprendre des choses à propos des ordinateurs, d’Internet et de la culture Internet. J’ai lu un paquet de livres, j’ai lu une quantité énorme de pages Web et j’ai essayé des trucs. J’ai commencé par rejoindre des listes de diffusion et j’ai essayé de comprendre les discussions jusqu’à ce que je me sente assez à l’aise pour me lancer et y participer à mon tour. Ensuite, j’ai regardé des sites Web et j’ai essayé de construire le mien. À la fin, j’ai appris à construire des applications Web et j’ai commencé à le faire. J’avais treize ans.

Étape 2 : expérimenter

Le premier site que j’ai réalisé s’appelait get.info. L’idée était d’avoir une encyclopédie en ligne gratuite, que chacun pourrait éditer, ou compléter, ou réorganiser à travers son navigateur. J’ai tout développé, ajouté un tas d’options sympas, testé ça sur tous les types de navigateurs et j’en étais très fier. J’ai même remporté un prix pour la meilleure application Web de cette année-là. Malheureusement, les seules personnes que je connaissais à cette époque étaient d’autres jeunes de mon école, donc je n’avais pas grand monde pour écrire des articles d’encyclopédie. (Heureusement, quelques années plus tard, ma mère m’a montré ce nouveau site appelé « Wikipédia » qui faisait la même chose.)

Le second site s’appelait my.info. L’idée était qu’au lieu d’aller à la recherche d’informations sur toutes sortes de pages Web différentes, il suffisait d’avoir un programme qui allait chercher les nouveautés dans toutes ces pages Web et qui les regrouperait à un seul endroit. Je l’ai construit et je l’ai fait marcher, mais il se trouve qu’à l’époque, je n’étais pas le seul à avoir eu ce genre d’idée. Beaucoup de gens travaillaient sur cette nouvelle technique, appelée alors « syndication ». Un groupe d’entre eux s’est mis à part et a décidé de travailler sur une spécification appelée RSS 1.0, et je les ai rejoints.

Étape 3 : échanger

C’était l’été, je n’étais pas à l’école et je n’avais pas de boulot, j’avais donc beaucoup de temps libre à disposition. Et je l’ai entièrement consacré à lire la liste de diffusion de RSS 1.0 et à faire toutes sortes de travaux bizarres et tout ce qu’il y avait d’autre à faire. Assez rapidement, on m’a demandé si je voulais devenir membre du groupe, et je me suis retrouvé être co-auteur, puis co-éditeur de la spécification RSS 1.0.

RSS 1.0 était construit au-dessus d’une technologie appelée RDF, source de débats agités sur les listes de diffusion de RSS. J’ai donc commencé à m’intéresser à RDF, j’ai rejoint les listes de diffusion autour de RDF, lu des choses, posé des questions idiotes pour lentement commencer à comprendre comment ça marchait. Assez rapidement, je devenais connu dans le petit monde du RDF et quand ils ont annoncé la création d’un nouveau groupe de travail destiné à créer la prochaine spécification RDF, j’ai décidé de m’y glisser.

Premièrement, j’ai demandé aux membres du groupe de travail si je pouvais m’y joindre. Ils m’ont répondu négativement. Mais je voulais vraiment faire partie de ce groupe de travail, alors j’ai décidé de trouver un autre moyen. J’ai lu le règlement du W3C, qui expliquait le fonctionnement d’un groupe de travail. Les règles indiquaient que, bien que se réservant le droit de rejeter toute demande d’adhésion individuelle, il suffisait que l’une des organisations faisant partie des membres officiels du W3C sollicite la participation d’un candidat pour qu’elle soit acceptée d’emblée. Ainsi, j’ai examiné en détail la liste des organisations membres du W3C, découvert celle qui me paraissait la plus accessible et lui ai demandé de m’inclure dans ce groupe de travail. Et c’est ce qu’ils ont fait !

Faire partie d’un groupe de travail impliquait des communications téléphoniques hebdomadaires avec les autres membres, un tas de discussions sur des listes de diffusion et sur IRC, de temps à autre de voyager vers d’étranges villes pour des rencontres réelles et une quantité de prises de contact avec des personnes à connaître partout.

J’étais aussi un chaud partisan de RDF, j’ai ainsi œuvré ardemment à convaincre d’autres de l’adopter. Quand j’ai découvert que le professeur Lawrence Lessig lançait une nouvelle organisation appelée Creative Commons, je lui ai transmis un courriel lui conseillant d’adopter RDF pour son projet et lui ai expliqué pourquoi. Quelques jours après, il me répondit : « Bonne idée. Pourquoi ne le ferais-tu pas pour nous ? »

Donc, j’ai fini par rejoindre les Creative Commons, qui m’ont fait m’envoler vers toutes sortes de conférences et de réunions, et je me suis retrouvé en train de rencontrer encore plus de gens. Parmi tous ces gens qui commençaient à savoir qui j’étais, j’en suis arrivé à me faire des amis dans un paquet d’endroits et de domaines différents.

Étape 4 : construire

Puis j’ai laissé tout ça de côté et je suis allé à l’université pour un an. Je suis allé a l’université de Stanford, une petite école idyllique en Californie où le soleil brille toujours, où l’herbe est toujours verte et où les jeunes sont toujours dehors à se faire bronzer. Il y a des enseignants excellents et j’ai sans aucun doute beaucoup appris, mais je n’y ai pas trouvé une atmosphère très intellectuelle étant donné que la plupart des autres jeunes se fichaient apparemment profondément de leurs études.

Mais vers la fin de l’année, j’ai reçu un courriel d’un écrivain nommé Paul Graham qui disait démarrer un nouveau projet, Y Combinator. L’idée derrière Y Combinator était de trouver un groupe de développeurs vraiment talentueux, les faire venir à Boston pour l’été, leur donner un peu d’argent et la base administrative pour lancer une société. Ils travaillent alors très, très dur pour apprendre tout ce dont ils ont besoin de savoir sur le monde des affaires, en les mettant en contact avec des investisseurs, des clients, etc. Et Paul suggéra que je m’inscrive.

Donc je l’ai fait, et après beaucoup de peine et d’efforts, je me suis retrouvé à travailler sur un petit site appelé Reddit.com. La première chose à savoir à propos de Reddit était que nous n’avions aucune idée de ce que nous étions en train de faire. Nous n’avions pas d’expérience dans les affaires, nous n’avions pratiquement pas d’expérience en création de logiciels au niveau qualité d’un produit fini. Et nous n’avions aucune idée si, ou pourquoi, ce que nous faisions fonctionnait. Chaque matin, nous nous levions et nous vérifiions que le serveur n’était pas tombé en panne et que le site ne croulait pas sous les messages indésirables, et que nos utilisateurs étaient toujours présents.

Lorsque j’ai commencé à Reddit, la croissance était lente. Le site avait été mis en ligne très tôt, quelques semaines après avoir commencé à travailler dessus, mais pendant les trois premiers mois, il a difficilement atteint trois mille visiteurs par jour, ce qui représente un minimum pour un flux RSS utilisable. Nous avons ensuite, lors d’une session marathon de codage de quelques semaines, transféré le site de Lisp à Python et j’ai écrit un article sur mon blog au sujet de cet exploit. Il a beaucoup attiré l’attention (même l’enfer ne peut déclencher autant de colère que celle d’un fan de Lisp mécontent) et encore aujourd’hui les gens que je rencontre en soirée, lorsque que je mentionne que j’ai travaillé à Reddit, disent : « Oh, le site qui a migré depuis Lisp. »

C’est à ce moment-là que le trafic a vraiment commencé à décoller. Dans les trois mois qui ont suivi, le trafic a doublé à deux reprises. Chaque matin, nous nous levions pour vérifier les statistiques et voir comment nous nous en sortions, vérifier si une nouvelle fonctionnalité que nous avions lancée nous avait attiré plus de monde, ou si le bouche à oreille continuait de faire parler de notre site, ou encore si tous nos utilisateurs nous avaient abandonnés. Et, chaque jour, le nombre de visiteurs progressait. Mais nous ne pouvions nous empêcher d’avoir l’impression que la croissance du trafic était encore plus rapide lorsque nous arrêtions de travailler sur le site.

Nous n’avions toujours pas d’idée sur la façon de gagner de l’argent. Nous avons vendu des t-shirts sur le site, mais, chaque fois, l’argent récupéré sur la vente servait à racheter encore plus de t-shirts. Nous avons signé avec un acteur majeur de la publicité en ligne pour vendre de la publicité sur notre site, mais cela n’a guère fonctionné, en tout cas pas pour nous, et il était rare que nous touchions, en réalité, plus de deux dollars par mois. Une autre idée était de commercialiser, sous licence, le savoir-faire « Reddit » pour permettre à d’autres de monter des sites sur le modèle Reddit. Mais nous n’avons trouvé personne d’intéressé pour acquérir notre licence.

Rapidement, Reddit a acquis des millions d’utilisateurs chaque mois, un chiffre qui dépasse de loin le magazine américain moyen. Je le sais, car j’ai discuté, à cette période, avec de nombreuses maisons d’édition. Ils se sont tous demandés comment le charme de Reddit pourrait opérer pour eux.

De plus, les sites d’actualités en ligne ont commencé à voir que Reddit pourrait leur envoyer un énorme trafic. Ils ont pensé, d’une certaine manière, encourager cela en ajoutant un lien « reddit this » à tous leurs articles. Pour autant que je sache, ajouter ces liens n’améliore pas vraiment votre chance de devenir populaire sur Reddit (bien que cela rende votre site plus moche), mais cela nous a offert beaucoup de publicité gratuite.

Assez rapidement, la discussion avec nos partenaires se dirigeait vers une négociation d’acquisition. L’acquisition : la chose dont nous avions toujours rêvé ! Il n’y aurait plus à s’inquiéter de faire du profit. Des entreprises externes se chargeaient de cette responsabilité en contrepartie de faire notre fortune. Nous avons tout laissé tomber pour négocier avec nos acheteurs. Et ensuite, cela est resté à l’abandon.

Nous avons négocié pendant des mois. Au début, nous débattions sur le prix. Nous préparions des « business plans » et des feuilles de calcul, puis allions au siège social pour faire des présentations et affronter des réunions et des appels téléphoniques sans fin. Finalement, ils refusèrent notre prix et nous sommes donc repartis. Plus tard, ils changèrent d’attitude, nous nous sommes serrés la main et nous étions d’accord sur la transaction pour finalement commencer à renégocier sur certains autres points cruciaux, et nous éloigner à nouveau. Nous avons dû nous retirer trois ou quatre fois avant d’obtenir un contrat acceptable. Au final, nous avons dû arrêter de travailler efficacement pendant six mois.

Je commençais à devenir malade d’avoir à consacrer autant de temps à l’argent. Nous commencions tous à être affectés par le stress et le manque de travail productif. Nous avons commencé à nous disputer et ensuite à ne plus nous parler, avant de redoubler d’efforts pour retravailler ensemble, pour retomber finalement dans nos errements. L’entreprise a failli se désintégrer avant que la transaction ne se concrétise.

Mais finalement, nous sommes allés chez nos avocats pour signer tous les documents et le lendemain matin, l’argent était sur nos comptes. C’était terminé.

Nous nous sommes tous envolés pour San Francisco et avons commencé à travailler dans les bureaux de Wired News (nous avions été rachetés par Condé Nast, une grande entreprise de publication qui possède Wired et de nombreux autres magazines).

J’étais malheureux. Je ne pouvais pas supporter San Francisco. Je ne pouvais pas supporter une vie de bureau. Je ne pouvais pas supporter Wired. J’ai pris de longues vacances de Noël. Je suis tombé malade. J’ai pensé à me suicider. J’ai fui la police. Et quand je suis revenu le lundi matin, on m’a demandé de démissionner.

Étape 5 : liberté

Les quelques premiers jours sans travail ont été bizarres. Je tournais en rond chez moi. Je profitais du soleil de San Francisco. Je lisais quelques livres. Mais rapidement, j’ai senti que j’avais besoin, à nouveau, d’un projet. J’ai commencé à écrire un livre. Je désirais collecter toutes les bonnes études dans le domaine de la psychologie pour les raconter, non pas comme des analyses, mais comme des histoires. Chaque jour, je descendais à la bibliothèque de Stanford pour y faire des recherches. (Stanford est une école réputée en psychologie.)

Mais un jour, Brewster Kahle m’a appelé. Brewster est le fondateur de The Internet Archive, une organisation formidable qui essaye de numériser tout ce qu’elle trouve pour le publier sur le Web. Il m’a dit qu’il voulait démarrer un projet dont nous avions parlé à l’époque. L’idée serait de rassembler l’information de tous les livres du monde dans un lieu unique, un wiki libre. Je me suis mis immédiatement au travail, et dans les quelques mois qui ont suivi, j’ai commencé à contacter les bibliothèques, mettre à contribution des programmeurs, cogiter avec un designer et faire plein d’autres trucs pour mettre ce site en ligne. Ce projet a fini par devenir Open Library. Il a été développé en grande partie par un talentueux programmeur indien : Anand Chitipothu.

Un autre ami, Seth Roberts, a suggéré que nous devrions trouver le moyen de réformer le système des études supérieures. Nous n’arrivions pas à nous mettre d’accord sur une solution satisfaisante, mais nous avons eu une autre bonne idée : un wiki qui explique aux étudiants à quoi ressemblent les différents métiers. Ce site va être bientôt lancé…

Ensuite, un autre ancien ami, Simon Carstensen, m’a envoyé un e-mail disant qu’il avait obtenu son diplôme universitaire et qu’il cherchait à monter une entreprise avec moi. En fait, j’avais gardé une liste d’entreprises qui pourraient être d’excellentes idées et j’ai pris la première de la liste. L’idée était de créer un site Web aussi simple à remplir qu’un champ texte. Pendant les mois suivants, nous avons travaillé d’arrache-pied à rendre les choses de plus en plus simples (et un peu plus complexes aussi). Le résultat, avec le lancement il y a quelques semaines, est le site : Jottit.com.

Je me suis aussi engagé en tant que conseiller pour deux projets du Summer of Code, les deux étant étonnamment ambitieux et avec un peu de chances, ils devraient être lancés bientôt.

J’ai décidé également alors de m’impliquer dans le journalisme. Mon premier article papier vient d’être publié.

J’ai aussi lancé quelques blogs sur la science et j’ai commencé à travailler à rédiger un article académique moi-même. Il se base sur une étude que j’avais conduite il y a quelques temps sur les rédacteurs effectifs de Wikipédia. Quelques personnes, y compris Jimmy Wales, qui est en quelque sorte le porte-parole de Wikipédia, affirmait que Wikipédia n’était pas, tout compte fait, un projet massivement collaboratif, mais était plutôt rédigé par une équipe d’à peu près 500 auteurs, qu’il connaissait pour la plupart. Il avait fait quelques analyses simples pour le mettre en évidence, mais j’ai vérifié attentivement les chiffres et j’arrive à la conclusion inverse : la grande majorité de Wikipédia a été écrite par de nouveaux rédacteurs, la plupart ne s’étant pas donné la peine de créer un compte, ajoutant quelques phrases de ci de là. Comment Wales a-t-il pu commettre une telle erreur ? Il a analysé le nombre de modifications effectuées par chaque auteur sans vérifier la nature de ces modifications. Or la grande majorité de leurs modifications sont tout à fait mineures : ils font des choses comme des corrections orthographiques ou des remises en forme. Il semble plus raisonnable de croire que ces 500 personnes se comportent plus comme des inspecteurs que comme des producteurs de contenu.

Derniers conseils

Quel est le secret ? Comment pourrais-je condenser les choses que je fais dans des phrases concises qui me correspondent le plus ? Allons-y :

Soyez curieux. Élargissez vos lectures. Essayez de nouvelles choses. Je pense que ce que beaucoup de gens appellent intelligence n’est rien d’autre que de la curiosité ;

Dites oui à tout. J’ai quelques difficultés à dire non, à un niveau pathologique, quels que soient les projets, les interviews ou les amis. Du coup, j’essaie beaucoup et même si ça se solde souvent par un échec, j’ai toujours fait quelque chose ;

Faites comme si les autres n’avaient pas la moindre idée de ce qu’ils sont en train de faire. Une foule de gens hésite à tenter une action pour la simple raison qu’ils pensent qu’ils n’en savent pas suffisamment sur le sujet ou parce qu’ils supposent que d’autres l’ont fait avant eux. Eh bien, peu de gens ont la moindre idée de la manière de mener une action et ils sont même encore moins nombreux à expérimenter de nouvelles méthodes, donc en général si vous faites de votre mieux sur quelque chose, vous le ferez plutôt bien.

J’ai suivi cette ligne de conduite. Et voilà où j’en suis aujourd’hui, avec une douzaine de projets en tête et mon niveau de stress toujours au plus haut.

Chaque matin, je me lève et vérifie mes courriels pour savoir lequel de mes projets a implosé aujourd’hui, quelle date limite a été dépassée, quels discours je dois préparer et quels articles doivent être rédigés.

Un jour, peut-être, vous aussi serez dans la même situation. Si tel est le cas, j’espère que j’y aurai modestement contribué.

Aaron Swartz

L’armée d’Aaron

24 janvier 2013

Ne croyez pas un instant que le travail d’Aaron sur JSTOR était l’acte incohérent d’un hacker solitaire, un peu fou, un téléchargement massif un peu dingue décidé sur un coup de tête.

Depuis longtemps, JSTOR a fait l’objet de critiques cinglantes de la part du net. Dans une conférence, Larry Lessig a qualifié JSTOR d’outrage à la morale et je dois vous avouer qu’il me citait. Nous n’étions pas les seuls à attiser ces flammes.

Emprisonner la connaissance derrière des péages, en rendant les journaux scientifiques accessibles uniquement à quelques gamins suffisamment fortunés pour aller dans des universités de luxe et en demandant vingt dollars par article pour le reste d’entre nous, était une plaie purulente qui choquait beaucoup de gens.

De nombreux auteurs de ces articles furent gênés que leur travail soit devenu la marge de profit de quelqu’un, un club privé du savoir réservé à ses adhérents.

Beaucoup d’entre nous ont aidé à attiser ce feu. Beaucoup d’entre nous s’en sentent coupables, aujourd’hui.

Mais JSTOR n’était qu’une des nombreuses batailles. On a essayé de dépeindre Aaron comme un hacker solitaire, un jeune terroriste à l’origine d’un carnage numérique qui fit 92 millions de dollars de dégâts.

Aaron n’était pas un loup solitaire, il faisait partie d’une armée, et j’ai eu l’honneur de m’engager à ses côtés pendant une décennie. De nombreuses choses ont été dites sur sa vie hors du commun, mais ce soir je ne parlerai que d’un aspect de celle-ci.

Aaron faisait partie d’une armée de citoyens qui pensent que la démocratie ne fonctionne que si les citoyens sont informés, s’ils connaissent leurs droits et leurs devoirs. Une armée qui estime que nous devons rendre la justice et le savoir accessibles à tous, et pas uniquement à ceux qui sont bien nés ou qui ont saisi les rênes du pouvoir, afin que nous puissions nous gouverner de manière plus éclairée.

Aaron faisait partie d’une armée de citoyens qui rejette les rois et les généraux et qui croit au consensus général et à son application pratique immédiate.

Nous avons travaillé ensemble sur une douzaine de bases de données gouvernementales. Lorsque nous travaillions sur quelque chose, les décisions n’étaient pas irréfléchies. Notre travail prenait souvent des mois, parfois des années, parfois même une décennie, mais Aaron Swartz n’a pas eu droit à sa part de décennies.

Longtemps, nous avons observé et bidouillé la base de donnée du droit d’auteur américain, un système si vieux qu’il utilisait encore WAIS. Le gouvernement , croyez-le ou non, avait revendiqué le droit d’auteur sur cette base de données du droit d’auteur. Il m’est impossible de concevoir qu’il puisse y avoir des droits d’auteur sur une base de données qui découle directement de la constitution des États-Unis, mais nous savions que nous jouions avec le feu en enfreignant les clauses d’utilisations. Nous étions donc très attentifs.

Nous avons récupéré ces données. Elles ont été utilisées pour alimenter l’Open Library d’Internet Archive ainsi que Google Books. Puis, nous avons reçu une lettre du Bureau du droit d’auteur indiquant qu’il abandonnait son droit d’auteur sur cette base de données. Mais avant cela, nous avons dû consulter de nombreux avocats par crainte que le gouvernement nous traîne devant les tribunaux pour téléchargement massif, malveillant et prémédité.

Ce n’était pas une agression irréfléchie. Nous travaillions sur les bases de données pour les améliorer, pour aider au fonctionnement de notre démocratie, pour aider notre gouvernement. Nous n’étions pas des criminels.

Lorsque nous avons libéré 20 millions de pages de documents de l’U.S District Court de leur péage à 8 cents par page, nous avons découvert que ces fichiers publics étaient infestés d’atteintes à la vie privée : noms de mineurs, noms d’informateurs, dossiers médicaux, dossiers psychiatriques, rapports financiers, des dizaines de milliers de numéros de sécurité sociale.

Nous étions des lanceurs d’alerte et nous avons transmis nos résultats aux juges en chef de 31 cours de justice de district et ces juges ont été choqués, consternés. Ils ont modifié ces documents puis ont incendié les avocats qui les avaient remplis. Finalement, la Conférence judiciaire a changé ses règles de respect de la vie privée.

Mais savez-vous ce qu’ont fait les bureaucrates qui dirigent le Bureau Administratif de la Cour des États-Unis ? Pour eux, nous n’étions pas des citoyens ayant amélioré les données publiques, nous étions des voleurs qui les privions d’1,6 millions de dollars.

Ils ont donc appelé le FBI et ont dit qu’ils avaient été hackés par des criminels, une bande organisée qui mettait en péril leur revenu de 120 millions de dollars provenant de la vente de documents publics du gouvernement.

Le FBI s’est installé devant la maison d’Aaron. Il l’ont appelé et ont essayé de le piéger pour qu’il les rencontre sans son avocat. Le FBI a installé deux agents armés dans une salle d’interrogatoire avec moi pour nous faire avouer les dessous de cette conspiration présumée.

Mais nous n’étions pas des criminels, nous étions seulement des citoyens.

Nous n’avons rien fait de mal. Ils n’ont rien trouvé. Nous avions fait notre devoir de citoyen et l’enquête du gouvernement n’a rien trouvé de répréhensible mais ce fut une perte de temps et d’argent.

Si vous voulez faire peur, faites asseoir quelqu’un avec deux agents fédéraux pendant un moment et vous verrez la vitesse à laquelle son sang se glace.

Il y a des gens qui affrontent le danger tous les jours pour nous protéger — les policiers, les pompiers et les services d’urgence — je leur en suis reconnaissant et je suis ébahi par ce qu’ils font. Mais le travail des gens comme Aaron et moi, faire des DVD et faire tourner des scripts shell sur des documents publics, ne devrait pas être une profession dangereuse.

Nous n’étions pas des criminels, mais des crimes furent commis, des crimes contre l’idée même de la justice.

Quand la procureure fédérale a dit à Aaron qu’il devrait plaider coupable de treize crimes pour avoir tenté de propager le savoir avant qu’elle ne puisse envisager de négocier sa peine, c’était un abus de pouvoir, une utilisation frauduleuse du système de justice criminelle, un crime contre la justice.

Et la procureure fédérale n’a pas agi seule. Elle fait partie d’un groupe dont l’intention est de protéger la propriété, pas les gens. Tous les jours, partout aux États-Unis, des démunis n’ont pas accès à la justice et sont confrontés à ces abus de pouvoir.

C’était un crime contre le savoir qu’une organisation à but non lucratif telle que JSTOR transforme un téléchargement qui n’a causé aucun préjudice ni dommage, en une procédure fédérale de 92 millions de dollars.

Et le monopole de JSTOR sur la connaissance n’est pas unique. Partout aux États-Unis, des sociétés ont planté leurs griffes sur les champs de l’éducation : universités privées qui volent nos vétérans, organismes de normalisation à but non lucratif qui rationnent les codes de sécurité publique alors qu’ils payent des salaires d’un million de dollars, et les conglomérats multinationaux qui évaluent la valeur des articles scientifiques et des documents juridiques à l’aune de leur marge brute.

Dans le procès JSTOR, la position plus qu’agressive des procureurs du Département de la Justice et des agents de la force publique était-elle une vengeance liée à l’embarras de nous avoir vu nous tirer à bon compte, en tout cas à leur yeux, de l’affaire du PACER ? Est-ce que la poursuite sans merci de JSTOR était la revanche de bureaucrates embarrassés d’avoir été ridiculisés dans le New York Times, d’avoir reçu un blâme du Sénat ?

Nous n’aurons probablement jamais la réponse à cette question, mais il semble certain qu’ils ont détruit la vie d’un jeune homme par simple abus de pouvoir. Ce n’était pas une question criminelle, Aaron n’était pas un criminel.

Si vous pensez posséder quelque chose et si je pense que ce bien est public, il me semble juste de vous voir au tribunal. Si vous avez raison et que je vous ai fait du tort, je prendrais mes responsabilités. Mais quand nous retournons le bras armé de la Loi contre les citoyens qui contribuent à accroître l’accès à la connaissance, nous brisons l’esprit de la loi, nous profanons le temple de la justice.

Aaron Swartz n’était pas un criminel. C’était un citoyen et un soldat courageux dans une guerre qui continue aujourd’hui, une guerre dans laquelle des profiteurs corrompus et vénaux essayent de voler, de profiter, d’assécher notre domaine public au profit de leurs gains privés.

Quand des gens essaient de restreindre l’accès à la loi, ou qu’ils essaient de collecter des droits de péage sur les routes du savoir, ou refusent l’éducation à ceux qui n’ont pas de moyens, c’est eux qui devraient subir le regard sévère d’un procureur outragé.

Ce que le Département de la justice a fait endurer à Aaron pour avoir essayé de rendre notre monde meilleur, ils peuvent vous l’infliger. Notre armée n’est pas réduite à un loup solitaire, elle est forte de milliers de citoyens, beaucoup d’entre vous dans cette pièce, qui se battent pour la justice et le savoir.

J’affirme que nous sommes une armée, et je mesure bien l’usage de ce mot car nous affrontons des personnes qui veulent nous emprisonner pour avoir téléchargé une base de données afin de l’examiner de plus près, nous affrontons des personnes qui croient qu’ils peuvent nous dire ce que nous pouvons lire et ce que nous pouvons dire.

Mais quand je vois notre armée, je vois une armée qui crée au lieu de détruire. Je vois l’armée du Mahatma Gandhi marchant pacifiquement vers la mer pour récolter du sel pour les gens. Je vois l’armée de Martin Luther King marchant pacifiquement mais avec détermination sur Washington pour réclamer ses droits, car le changement ne coule pas de source, il provient de luttes continues.

Quand je vois notre armée, je vois l’armée qui crée de nouvelles opportunités pour les pauvres, une armée qui rend notre société plus juste et plus égalitaire, une armée qui rend le savoir universel.

Quand je vois notre armée, je vois les gens qui ont créé Wikipédia et l’Internet Archive. Je vois ceux qui ont programmé GNU, Apache, BIND et Linux. Je vois ceux qui ont fait l’EFF et les Creative Commons. Je vois les gens qui ont créé notre internet en tant que cadeau au monde.

Quand je vois notre armée, je vois Aaron Swartz et j’ai le cœur brisé. Nous avons vraiment perdu l’un de nos anges gardiens.

J’aimerais que nous puissions changer le passé, mais c’est impossible. Par contre, nous pouvons changer le futur, et nous le devons.

Nous le devons à Aaron, nous nous le devons à nous-mêmes, nous le devons pour rendre notre monde meilleur, en faire un lieu plus humain, un endroit où la justice fonctionne et où l’accès à la connaissance est un droit de l’Homme.

Carl Malamud

[Source des versions françaises de ces divers texte : Framablog]

Tim Berners Lee : We have lost...

[Tim Berners Lee, pour qui ne le saurait pas, c’est… l’inventeur du world wide web ! Le papa d’internet. Il rend ci-dessous un vibrant hommage à Aaron.]

[Le texte ci-dessous, en anglais, mérite traduction. Tout comme les vidéos en vo sur cette page méritent sous-titrage... Ceci est un appel aux bonnes volontés… PS]

Aaron was a huge, magnificent person. I suppose when people talk of a meteoric career you can think of a meteor as something amazing and bright. Also, alas, as something short. A spark, that in Aaron’s case is out – but what an incredible spark he was ! Blazing across the dark sky of ordinary people, broken systems, a shining force for good, a maker of great things.

I first came across him online in the hacker community. I mean “hacker” in the most positive way the technical community does, someone who can do stuff, build stuff, with computers. Generally we hung out in Internet Relay Chat rooms. (They’re sort of a window – a chat room – where you can see who else is there and anybody can type anything into the group conversation.) And so, many years ago, there was a Semantic Web Interest Group chat room. The Semantic Web was what was cool and interesting to me at the time and I hang out there and a bunch of other people did too. And this guy “aaronsw” turned up and he introduced himself. He sent a message to the list saying : “Hi, I’m Aaron. I’m not very good at programming but I think what you’re doing is cool and I’d like to help.” And he started doing all kinds of things. He didn’t just talk, he coded ! And those who code, who make stuff, get a lot of respect.

He also started organizing people, getting people to agree about how stuff should be done. At one point I was even worried that this “aaronsw” guy, whoever he was, was going to organize, that his organization of his group there was going to threaten the fact that the World Wide Web Consortium, my Consortium, was where all these people would come and do their standards because he seemed to be such a good organizer.

He joined a working group which was doing work on the Semantic Web, the RDF Working Group. At one point this group, which normally met only online, was going to have a rare face-to-face meeting. Normally, everything happens online – we share code, ideas, hopes and dreams. But we actually then had a time when we decided a number of working groups would meet together. And the RDF Working Group decided to meet. And somebody said to me : “So this … umm … Aaron Swartz, he’s going to be coming to the meeting, is he ?” And I said : “Yes, I think so.” And they said : “You know, he’s 14.” “What ? he’s 14 years old ? Oh … He’s a minor ! What ? We’ve never had a minor, we don’t know what we should do – do we have to get a parent to sign a permission form ? We don’t know how to do this !” Here’s this guy who is looked up to and respected and a major contributor – who is wise beyond his years. Suddenly so then he’s revealed face-to-face for being 14. And there’ve been times, other times when I’ve met Aaron face-to-face later at a few conferences and he’s actually had a parent somewhere quietly, discretely in the background. Invisible unless you looked for her. And Aaron would be contributing totally with the best and the brightest of them.

And to say he was contributing with the best and the brightest of them – in fact, he was superlative. He read more. I think, I don’t know if there’s anybody in this room maybe who has read as many books as Aaron read. He thought ! The amount he thought – he had to read in order to feed that thought process, maybe. And also he was (this has a certain irony in it) such an ethical person. I’ve not known anybody else who is so ethical : who has thought, all the time, about what is right and what is wrong and what should be done and what should not be done.

And so here was this person who, on the face of it, was a coder. He knew that by writing code that was one way of changing the world. You could change the world directly by giving somebody a hug. You could write a piece of code that would make life easy for a whole lot of people. You could build a website which would make it easier for people to communicate, to work together.

And as he worked on projects in the connected world, Aaron realized that a great waste, a great missed opportunity. He realized that sitting on a lot of government computers was a lot of information which in principle anyone should be allowed access to and in practice they were not. He worked very hard on openness of governments, on advocacy, and taking data which was public and making it actually available on the web. This is something I’ve spent some time on myself, I think its really important, and I was very happy to se Aaron doing this work. He was one of these people jumping up and down trying to persuade governments to just get all the information you have about how the country’s running and put it out there on the web. So he fought for that.

But I remember feeling a little bit of a sinking in my stomach when he said that actually he’d become disillusioned. He’d decided open data wasn’t going solve all the worlds problems. It wasn’t enough. Aaron began to be aware of the complexity of the social systems which he needed to change and the political systems around him. He started to understand how, to get change, you could change the world with software but that you could also use your code to make social change. And you could use that social change, you could create structures and further social changes which would then lead to political change. And he realized that unless you made huge political changes then you wouldn’t be able to solve the problems. And driving this was a fiery sense of justice : it was as though the motivating force behind his work was a keen sense of the real injustices and inequalities in the world.

Aaron was a magnificent person because he took all that on. Took it all on his shoulders and immersed himself in it to a level the rest of us don’t. So he was an amazing person and people a lot older than him kind of looked to him. And looked to the things he wrote. Looked to what he was. Looked to the things he discovered. Looked to the way he operated. Looked to him. So he was a mentor. He is an elder. We have lost an elder.

And we’ve lost a fighter. We’ve lost somebody who put huge energy into righting wrongs. There are people around the world who take it on themselves to just try to fix the world but very few of them do it 24/7 like Aaron. Very few of them are as dedicated. So of the people who are fighting for right, and what he was doing up to the end was fighting for right, we have lost one of our own. So, yes, Taren, we need to all work together, and if we put all our energy together, maybe we can to some small extent, compensate for the loss of Aaron.

So we’ve lost a fighter. We’ve lost a great person. But also, we’ve lost somebody who needed to be nurtured, who needed to be protected. I didn’t work with Aaron as closely as many people here, but I got the sense that all who have known him realized that he needed to be protected. He needed to be held carefully in our hands. He needed to be nurtured. So nurturers of the world, everyone who tried to make a place safe to work or a home safe to live, anyone who listens to another, looks after another or feeds another, all parents everywhere – we’ve lost a child. And there’s nothing worse than that.

Tim Berners Lee

18 Jan 2013

CISPA is back.

Remember when we defeated the Cyber Intelligence Sharing and Protection Act (CISPA) last year ? Well, it’s back with a vengeance. The leading Republican and Democrat on the U.S. House Intelligence subcommittee re-introduced the cybersnooping bill this week.

We beat it once. We can beat it again.

To refresh your memory, Demand Progress co-founder Aaron Swartz called CISPA 1.0 a Patriot Act for the Internet. But now they’ve rebooted the effort, and Rolling Stone says that with CISPA 2.0, « Congress is trying to kill Internet privacy again. »

The bill gives companies like Verizon and AT&T protection from customers’ lawsuits when they give the Feds information about your Internet use.

Amazingly, Congress and big businesses are claiming they need to violate our privacy to protect us from Iranian and Chinese hackers, but they refuse to put any basic privacy protections in writing.

CISPA would undermine our basic rights and jeopardize our privacy online.

CISPA sponsor Rep. Dutch Ruppersberger even said at a hearing this week that he didn’t see any reason why businesses needed to hide your personal data from the government.

Already over 200,000 Demand Progress members have contacted Congress to oppose this bill, but we need your help again.

Help us defend Internet privacy from the latest assault by Congress and big business.

[Click here to tell your lawmakers to support privacy and oppose CISPA.]

Please urge your friends to take action by forwarding this email or using these links :

If you’re already on Facebook, click here to share with your friends.

If you’re already on Twitter, click here to tweet about the campaign : Tweet

Thanks,

Demand Progress

One last thing – Demand Progress’s small, dedicated, under-paid staff relies on the generosity of members like you to support our work. Will you click here to chip in $5 or $10 ? Or you can become a Demand Progress monthly sustainer by clicking here. Thank you !

[Source : demandprogress.org]

60 000 signatures en moins de 24 heures…

In less than 24 hours more than 60,000 of us have told Congress to respect our privacy rights and kill CISPA 2.0.

Congressmembers are pushing this bill hard. We need to push back — and fast.

CISPA is back.

Remember when we defeated the Cyber Intelligence Sharing and Protection Act (CISPA) last year ? Well, it’s back with a vengeance. The leading Republican and Democrat on the U.S. House Intelligence subcommittee re-introduced the cybersnooping bill this week.

We beat it once. We can beat it again.

To refresh your memory, Demand Progress co-founder Aaron Swartz called CISPA 1.0 a Patriot Act for the Internet. But now they’ve rebooted the effort, and Rolling Stone says that with CISPA 2.0, « Congress is trying to kill Internet privacy again. »

The bill gives companies like Verizon and AT&T protection from customers’ lawsuits when they give the Feds information about your Internet use.

Amazingly, Congress and big businesses are claiming they need to violate our privacy to protect us from Iranian and Chinese hackers, but they refuse to put any basic privacy protections in writing.

CISPA would undermine our basic rights and jeopardize our privacy online.

CISPA sponsor Rep. Dutch Ruppersberger even said at a hearing this week that he didn’t see any reason why businesses needed to hide your personal data from the government.

Already over 200,000 Demand Progress members have contacted Congress to oppose this bill, but we need your help again.

Demand Progress