INTERVIEWS

À la manif des roms, le 31 octobre, à Saint Denis

“Nous, on a fait de la musique.”


Publié le: 3 novembre 2007

À l’initiative des Roms eux-mêmes, quelques 400 personnes ont parcouru mercredi les rues de Saint Denis, en protestation coontre les expulsions collectives dont roumains et bulgares sont victimes depuis l’été.

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Quelques associations étaient là aussi : la coordonation 93 de sans-papiers, le Gisti, l’association Parada. La manifestation fut bruyante et gaie : cris, sifflets, et musique, une petite formation de cuivres l’accompagnant.

Une délégation a été reçue à la sous-préfecture par Mme Bartoli et M.Mathieu, chef de bureau, qui ont pris note mais n’ont pas donné suite aux revendications.


Quelques témoignages.


• Une petite fille avec une pancarte

Q. Comment tu t’appelles ?

– Felicia

Q. Tu as quel âge ?

– Dix ans

Q. Qu’est ce qu’il y a écrit sur ta pancarte ?

– « Ne nous expulsez pas »

Q. Tu vas à l’école ?

– Oui, je suis en CE2

Q. Pourquoi tu es à la manif aujourd’hui ?

– Parce qu’ils veulent expulser. Nous, on a fait de la musique.


• Nicoletta et Leonardo, manifestants

Q. Bonjour Monsieur, bonjour Madame, pourquoi êtesvous ici ?

– (Leonardo) Nous sommes ici pour nos droits, comme tout le monde.

– (Nicoletta) Pour trouver une maison, pour trouver du travail, pour pas faire la manche, tout ça.

Q. Vous habitez à St Denis ?

– (Leonardo) Oui, depuis longtemps.

– (Nicoletta) Depuis quatre, cinq années.

Q. Vous avez des enfants ?

– (Nicoletta) Je n’ai jamais eu enfants, parce que j’ai pas de maison, ils vont dormir où ? La rue, c’est pas bon. Moi je fais la manche tous les jours.

– (Leonardo) C’est pas normal, ça.

– (Nicoletta) On ne m’a jamais donné de travail, de maison. Les Roumains, on ne leur donne pas de travail, je ne sais pas pourquoi. On fait la manche, après les Français disent : «  Oh, vous faites toujours la manche ! » Tout le monde dit ça  : les Roumains font la manche. Mais on est obligés de faire la manche, on veut pas voler. C’est obligé, pour les enfants. C’est dur, c’est dur. Les Roumains, on veut du travail, comme les Français, comme les autres étrangers, comme tout le monde.

– (Leonardo) Il y a des gens qui ont bon coeur, d’autres qui sont racistes, ça c’est partout madame. Mais ça marchera pas. Le travail, ça marchera pas. Peut-être l’école pour les enfants, oui, mais le travail, non. On n’a pas de papiers.

– (Nicoletta) On a de l’espérance. Mais on parle pas bien français, ça c’est difficile. Tous les jours on fait la manche, on prend pas de douche, on peut pas bien dormir, c’est difficile. Moi je voudrais un petit peu travailler, comme tout le monde. Mais sans maison, sans travail, sans douche, c’est difficile. Qu’est ce qu’on peut faire ? Mourir ? Dormir dans la rue, quand il fait froid, quand il fait chaud ? Tous les jours ? C’est pas bon la vie comme ça. Je préfererais avoir un travail, une petite maison, ça serait bien.

Q. La vie en Roumanie, c’est difficile ?

– (Leonardo) Pour les gens qui ont des sous, c’est pas difficile. Mais pour les gens qui n’ont rien, pas de travail, c’est difficile. Pourquoi ? Parce qu’un salarié qui travaille normalement il gagne 200 euros par mois. Il peut pas payer ses factures, mais il ne peut pas vivre avec cet argent, jamais. C’est la vérité. Parce que la vie est presqu’aussi chère qu’ici, il ya une toute petite différence. Normalement il faudrait gagner 1000 euros, 1200. Là tu peux vivre comme tu veux, pas avec 200 euros.


• Violaine Carrere, du GISTI

– Là ce qui nous intéresse en particulier, ce n’est pas tellement la cause des roms en tant que roms, même si la cause peut nous intéresser en tant que telle, mais parce qu’il s’agit, sur le territoire francais, de Roumains et de Bulgares, qui jouissent, depuis le 1er janvier 2007, de la liberté de circulation, et que visiblement c’est pas comme ça que l’entend le gouvernement français.

On continue à leur délivrer des OQTF (Obligation de quitter le territoire français) : une pluie d’OQTF s’est abattue sur eux depuis un peu avant juillet de cette année, qui sont délivrés au mépris du droit, c’est-à-dire sans s’inquiéter de savoir si oui ou non ils sont là depuis moins de trois mois. Or, s’ils sont là depuis moins de trois mois, ils ont parfaitement le droit d’être là sans que rien n’ait à être examiné de leur situation. Et s’ils sont là depuis plus de trois mois, ils ont également le droit d’être là, sauf si on apporte la preuve qu’ils représentent – c’est les textes européens – un « trouble grave » pour l’État français, ou bien s’ils représentent une menace pour le système de protection sociale français. C’est-à-dire s’ils ont des ressources insuffisantes, demandent des aides sociales, etc. Donc, on ne s’occupe pas de vérifier tout ça, on le fait de façon mécanique, pour atteindre le fatidique chiffre des 25 000 reconduites à la frontière visé cette année...

Hortefeux a d’ailleurs dit publiquement qu’il regrettait qu’on ne puisse plus expulser des Roumains et des Bulgares, parce ça allait l’empêcher d’atteindre son chiffre ! Premièrement.

Deuxièmement, depuis la rentrée, on s’est mis à utiliser une circulaire de décembre 2006, qui prévoit la possibilité d’aide au retour humanitaire concernant les ressortissants d’États nouvellement entrés, donc la Roumanie et la Bulgarie. Cette circulaire prévoit tout un dispositif : une enquête sociale, un projet de retour et d’insertion au pays, l’accompagnement dans ce projet pour l’intéressé et toute sa famille, etc. C’est au nom de tout cela que l’État français donne une aide de 153 euros par adulte et 46 euros par enfant. Au lieu d’utiliser cette circulaire comme son texte même le prévoit, on l’utilise pour faire peur, pour forcer au retour.

On l’a utilisé à Bondy, le 10 octobre, à Bagnolet et dans d’autres villes, dans un dispositif organisé comme ça : on arrive sur un terrain et on fait monter les gens dans des cars affrétés spécialement pour ça, on leur donne à choisir – à l’intérieur du car – entre l’OQTF et l’aide au retour. Ils sont paniqués, ils comprennent qu’OQTF veut dire prison – c’est ce qu’on leur laisse entendre –, ils signent tout ce qu’on veut, et le car démarre direction la Roumanie ou la Bulgarie. Ça c’est passé comme ça à plusieurs reprises, en région parisienne et dans d’autres villes comme Saint Etienne, Bordeaux, Toulouse, Nantes, dans ces cas de façon « un peu moins illégale » : l’ANAEM fait une campagne sur l’aide au retour, elle essaie de convaincre les familles de signer ces papiers, il n’y a pas d’enquête sociale réelle, pas de respect réel du dispositif, mais tout ce qu’il faut pour décourager les gens, les dissuader de rester, leur faire comprendre que de toute façon si c’est pas ça, ça va être l’OQTF. Il y a même des familles à qui l’on a fait signer les deux documents : l’OQTF et l’aide au retour.

Il faut savoir que l’OQTF permet normalement un mois de recours, il y a déjà des recours qu’on a gagnés comme ça. Tamara par exemple, l’une de nos avocates, a déjà travaillé sur de tels recours et a eu plusieurs victoires parce qu’un juge a vu qu’ils avaient été prononcés en toute illégalité. Donc on voit vraiment qu’il y a un mépris de toutes les règles qui valent pour les ressortissants des pays nouvellement entrés. On projette – le Gisti et de nombreuses organisations –, d’alerter la commission européenne avec cette question : est-ce que vous trouvez normal qu’on accueille comme ça les ressortissants des pays nouvellement entrés ?

Q.Tout ça pour faire du chiffre ?

– Tout ça pour faire du chiffre, et tout ça au passage pour dissuader et faire peur parce que les roms sont indésirables – ils l’ont toujours été –, par-dessus le marché ça permet de faire plaisir à des maires, en évacuant des terrains dont ils avaient envie de se débarasser depuis longtemps – c’est rare qu’on se fasse élire parce qu’en tant que maire, on a protégé les roms–. Et puis, dernier avantage, il y a des promoteurs immobiliers qui sont derrière et qui voient tout à fait quoi faire de terrains que les roms abandonneraient, donc sur tous les tableaux on est gagnants. Sauf sur celui des droits de l’homme.


• Antoine, de l’association Parada

– Concrétement, on est vraiment face à une politique des quotas  : expulser des roumains et des bulgares, c’est chose facile puisqu’il y a eu des accords avec les ministères respectifs de ces pays-là. Des Roumains tsiganes qui vivent dans des camps des bidonvilles, c’est facile de mener une opération policière pour les mettre dans des bus, ils sont tout de suite 150 ou 200, donc ça monte bien en chiffre. Monsieur Hortefeux va sans doute réussir à faire ses quotas en Seine-Saint-Denis grâce aux roms, grâce aux roumains, grâce aux bulgares, comme l’année dernière.

Il faut savoir que ces gens-là reviennent quasiment systématiquement, même parfois ils pourront même faire deux numéros dans les quotas ! C’est complètement absurde, c’est avec l’argent de nos impôts et on met des gens dans un bus, de manière arbitraire, et ils reviennnent quinze jours après, voilà.

Q. Il paraît que la somme qu’on leur donne équivaut au billet de retour ?

– On leur donne 153 euros, les derniers on les a laissés dans une grande ville après la frontière, après s’ils veulent aller dans leur ville ou leur village à l’autre bout de la Roumanie, faut bien prendre un billet de train, donc ça coûte pas toute cette somme mais quasiment, donc les 153 euros sont dépensés en trois jours, faut pas rêver. Si en plus ils veulent revenir en France, le billet, c’est à peu près 100 euros.

Q. En gros, on leur donne de quoi revenir ?

– Exactement : en gros, on leur donne de quoi revenir.

•Coralie, de l’association Parada

Q. Qu’est-ce que fait votre association ?

– À Parada, on propose aux enfants des ateliers théâtre, arts plastiques, et cirque. On fait de la scolarisation, et du soutien scolaire pour les enfants qu’on a réussi à scolariser, auprès d’enfants de roms qui vivent en bidonville, à St Denis et à St Ouen. Cette manif est à l’initiative des roms, ils l’ont organisée eux-mêmes. Nous on leur a juste donné un coup de main pour l’info etc.

Q. Des gens sont entrés voir le sous-préfet ?

– Trois personnes de bidonvilles différents sont entrées, avec le médiateur social de Parada qui va les aider sur la traduction, et Samir, de La voix des Roms. Ils vont demander que cessent les expulsions abusives qui durent depuis un mois et demi. Le nouveau truc, c’est de faire venir des autobus avec les services de l’ANAEM et leur faire signer des papiers de retour humanitaire et de les renvoyer directement dans leur pays. Alors qu’en théorie ils devraient avoir un mois pour pouvoir se retourner, faire un recours, etc

Q. Ça ressemble à…

– Ça ressemble à de la déportation. Des expulsions il y en a eu, mais pas sous cette forme-là.

Q. Cette lutte s’inscrit dans la lutte des sans-papiers ?

– La différence avec les roms c’est que ce sont des citoyens européens, la Roumanie et la Bulgarie sont entrés dans l’Europe en janvier, et pour eux ça ne change absolument rien. Il faut savoir que les roumains et les bulgares pour pouvoir travailler en France doivent payer une taxe de 800 euros. C’est dans la loi, l’employeur s’il veut employer des roumains et des bulgares est tenu de payer une taxe.

Q. Vous pensez que ça fait écho dans la population ?

– On espère de plus en plus ! C’est un problème que les gens connaissent peu. Je suis contente qu’ils soient là, généralement ils vivent cachés parce qu’ils ont peur. C’est une initiative assez nouvelle.


• Fadila et Alice, manifestantes

Q. Vous êtes à la manif de soutien des roms, vous habitez Saint-Denis ? Vous saviez qu’il y avait une manif ?

– (Fadila) Non, je l’ai vue par hasard, j’ai suivi.

– (Alice) Moi je savais.

Q. Pourquoi vous pensez qu’il faut soutenir cette manif ?

– (Fadila) Les droits de l’homme, déjà. Il y a tellement à dire.

– (Alice) Bientôt ce sera les gens qui ont des cheveux longs ou des cheveux rouges pour qui l’employeur devra verser 900 euros pour leur procurer un travail, c’est surréaliste, je sais pas dans quel monde on vit, ça prend des proportions extraordinaires.

– (Fadila) Ca craint, ça craint vraiment là, on est en train de régresser. J’ai l’impression, quand je relis mes bouquins d’histoire, que c’est ce qu’on faisait aux juifs qu’on persécutait et renvoyait chez eux ou ailleurs. Je pense à mes enfants, aux enfants des autres, c’est aussi mes enfants, ça craint, et je suis en colère, voilà.


Interviews recueillies par A.L.O. pour le QSP