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Onze familles de victimes entendent porter plainte suite à l’attaque du bateau de migrants tunisiens au large des côtes italiennes qui laisse trente-cinq disparus. Les témoignages recueillis sont particulièrement graves : l’attaque était plus que délibérée, le bateau des gardes-côtes ayant d’abord repéré le bateau avant de s’en éloigner pour prendre de l’élan et foncer dessus pour le casser en deux par le travers.

Opération délibérée et encadrée, plusieurs bateaux de gardes-côtes tunisiennes et un hélicoptère italien ayant été vus, selon le témoignage de huit rescapés.

Une enquête devra établir la chaîne des responsabilités. Et les circonstances de la prise de décision criminelle. Mais on voit déjà qu’il s’agit de la réponse de l’Europe forteresse au flux soudain de migrants tunisiens apparu les jours précédents qui « explique » cette folle agression. Ainsi, on aura voulu donner un « signal fort » aux candidats à la traversée : l’Europe tue.

À noter qu’on aura mobilisé un bateau de gardes-côtes tunisien pour commettre ce crime. Il faudra reconstituer dans quelles conditions le gouvernement tunisien se sera associé au crime, en acceptant de s’en faire l’exécutant. Il n’est pas exclu que Frontex, l’agence européenne spécialisée dans cette chasse en mer, ait intégré dans son dispositif des éléments de gardes-côtes tunisiens. Il est même pensable que ce processus d’intégration ait atteint un tel degré que le gouvernement tunisien pourrait ne pas avoir eu connaissance de cette opération entreprise avec ses moyens…

On sait que la stratégie de Frontex consiste à enrôler dans son dispositif les États riverains d’Afrique du nord. La Tunisie sous-louerait-elle ses gardes-côtes dans un tel programme ?

Quoi qu’il en soit, toutes les responsabilités sont à établir, tunisiennes, italiennes et internationales. Il faudrait savoir à quel niveau la décision a été prise, mais il est plus que probable, à l’heure d’une centralisation maximale du commandement opérationnel qui se confond avec la gestion des effets médiatiques et politiques, qu’une décision aussi grave soit attribuable personnellement à messieurs Sarkozy et Berlusconi, les animateurs de la politique raciste mise en œuvre par Frontex.

Qu’ils aient eu recours à un bateau tunisien pour commettre ce crime semble bien indiquer qu’ils ont cherché en même temps à diluer les responsabilités, pour esquiver l’accusation politique, tout en anticipant du risque légal... S’imposerait, bien sûr, leur mise en procès, comme la mise en procès de l’ensemble de leurs politiques racistes, illégales dans leur essence, attentatoires à la lettre comme à l’esprit des Droits de l’homme, ainsi qu’aux lois qui condamnent les discours et les actes racistes.

Un de ces trente-cinq morts du néo-populisme européen, Laasad, venait en France pour rejoindre sa femme qu’il n’avait pas revue depuis 2004.

Pourquoi donc Laasad avait-il dû payer 1000 euros pour un voyage en bateau qui ne ferait qu’une partie de trajet ? Pourquoi ne pouvait-il voir sa femme plus simplement, au prix normal d’un voyage direct en avion, ou en bateau par Marseille ? La réponse n’est pas mystérieuse : Laasad devait passer la frontière clandestinement – au risque de se faire prendre par les gardes-côtes –, parce que les consulats de France lui refusaient un visa. Pour voir sa femme. Depuis 2004.

Le premier crime, c’est ce simple crime administratif, un crime juridique, auquel s’ajoute maintenant un assassinat pur et simple.

QSP

Huit survivants tunisiens qui avaient tenté de rallier clandestinement l’Italie le 11 février ont accusé lundi 14 février des garde côtes tunisiens d’avoir « délibérément foncé » sur leur embarcation, faisant cinq morts et 30 personnes portées disparues dans les eaux internationales. « Le bateau, tout neuf était parti d’une zone touristique El-Ogla, proche de Zarzis (500 km au sud de Tunis), et transportait 120 passagers. 85 personnes ont été sauvées, 5 sont mortes, et 30 sont toujours portées disparues », a déclaré l’un de ces survivants, Ziad Ben Abdaalah, 23 ans. Des déclarations confirmées par sept autres Tunisiens se trouvant à bord du navire après avoir versé 2 000 dinars (environ 1 000 euros) à des passeurs.

« Il était 15 heures. Il faisait beau. Nous approchions de la côte italienne après 12 heures à bord, et nous n’étions plus environ qu’à une heure de l’Italie quand un bateau de la garde nationale nous a donné l’ordre d’arrêter les moteurs. Nous avons obéi », affirme Ziad. « Puis, se souvient-il, le bateau de la garde côtière, qui faisait 40 mètres de long, s’est mis en position parallèle avec le nôtre avant de reculer de 700 mètres environ. Nous pensions que le bateau rebroussait chemin, mais soudain il a foncé sur nous ». « Nous avons entendu des gardes nous dire de “baisser les têtes”, et ensuite ils ont foncé sur nous et ont brisé en deux notre bateau ».

Ziad et ses compagnons d’infortune étaient « totalement choqués par ce qui venait de se passer », convaincus que les garde côtes étaient là pour les ramener en Tunisie. Et puis soudain, juste après le choc, les survivants affirment avoir vu un hélicoptère italien juste au-dessus de leurs têtes avant l’arrivée d’un autre bateau des garde côtes tunisiens dans cette zone.

« À ce moment, les garde côtes ont fait semblant de vouloir nous aider. Quand j’ai réussi à monter sur leur bateau, un des gardes m’a dit de retourner dans l’eau pour sauver mes amis », ajoute Ziad. Le rescapé a dénoncé le traitement infligé aux survivants, « en les laissant trempés sur le bateau, et en ne leur donnant qu’un bout de pain »... « et même pas pour tout le monde », a renchéri un autre survivant, Fares Ben Yahyaten, 21 ans, un chômeur.

Ensuite, l’armée est intervenue et a ramené ce groupe d’hommes à la base militaire de Sfax, « où ils nous ont offert de la nourriture et des couvertures mais où ils ont également pris nos empreintes (digitales), des photos », déclare de son côté Aziz Bousetta, 26 ans, un autre survivant. Au port de Zarziz, les garde côtes ont affirmé que le naufrage avait été provoqué par la vétusté du bateau, se refusant à donner d’autres commentaires.

« Nous voulons savoir pourquoi ce bateau tunisien a cassé en deux ce bateau. Nous voulons que les coupables soient jugés car des gens sont morts et nous voulons comprendre pourquoi ils ont fait ce qu’ils ont fait », déclare pour sa part Nabil Ragdal, frère d’une victime. « Nous allons aller jusqu’au bout. Les responsables doivent être jugés, pour meurtres », ajoute-t-il en montrant une autorisation d’enterrement concernant son frère Lasaad, dont le corps a été retrouvé au large de Sfax.

Lasaad, selon son frère, voulait se rendre en France pour retrouver sa femme qu’il n’a pas vue depuis 2004. « Il n’était à bord de ce bateau qu’à cause du refus répété de l’ambassade de lui délivrer un visa, il ne voulait pas rester en Italie, il voulait aller en France », regrette Nabil.

Onze familles des victimes et des personnes portées disparues entendent déposer mardi une plainte contre les garde côtes du bateau Liberté 302. Ashraf Beyahia, qui vient d’enterrer son frère, a déclaré pour sa part qu« il y avait un adolescent de 14 ans à bord du bateau », affirmant avec les autres survivants « qu’aucun criminel ne se trouvait à bord de leur bateau ».

[Source : lemonde.fr, AFP]