L’information au jour le jour sur le quotidien des sans-papiers.

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C’est ce que j’ai ressenti tout au long de ce forum ; un profond décalage entre ceux qui refaisaient le monde et ceux qui essayaient de le faire ; aucun jugement moral là dedans mais une incompréhension réelle entre deux mondes.
Le monde des universitaires communément appelés intellectuels pour qui penser le monde se suffit à lui-même, qu’il suffit de faire le bon choix, celui de la démocratie pour résoudre les problèmes. Une problématique que les avants gardistes n’ont cessé de vendre à l’Afrique depuis les « indépendances » selon un schéma idéologique eurocentré comme modèle unique et absolu de gouvernance.
Le monde des « damnés de la terre » pour qui penser l’action n’est pas un « choix » mais une nécessité vitale et qui a conscience que si la dictature, c’est « ferme ta gueule », la démocratie, c’est « cause toujours ».
Et pour « causer », à Tunis, ça a causé !
Pendant ce temps, une délégation algérienne était bloquée à la frontière par son gouvernement...

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Jeudi 28 mars

Ce matin nous nous sommes rendus compte de la justesse de notre analyse en arrivant sur les lieux du forum ; rien n’avait été prévu pour que nous ayons un emplacement comme si nous étions des « utilités » dans un spectacle qui pouvait se passer de nous.
De même que l’Homme africain n’était pas entré dans l’histoire selon Mr Sarkosy, nous n’étions pas réellement entrés dans la problématique des organisateurs du Forum.
Dans ces conditions, nous ne fûmes pas étonnés d’apprendre que la majorité des gens n’étaient pas au courant de notre odyssée ; des bruits avaient courus, ils en avaient vaguement entendu parler... chacun intreprétant ces bribes d’information selon ses propres lunettes politiques ! Mais sans pour autant se poser la seule question censée dans une situation pareille : moi, nous, on fait quoi pour changer la donne et poser concrétement la « liberté de circuler » comme un fait vécu et non plus comme une hypothétique revendication ?

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Les sans papiers ont donné l’occasion aux participants du forum de s’inscrire dans cette dynamique ; c’est ce que les collectifs sans papiers ont expliqué à la tribune ce matin-là, par la voix de Sissoko, leur porte parole ; il a été applaudi et entendu mais a t’il été réellement compris ?

La réponse ne s’est malheureusement pas fait attendre ; les camarades algériens ont été empêchés de passer la frontière et le soir même, un rassemblement devant le consulat d’Algérie, réclamait la liberté de circuler en particulier pour les algériens dans le Maghreb.
En étant gentil et en comptant les policiers tunisiens, une centaine de participants... sur un forum de 40 à 50 000 participants on peut s’interroger sur les finalités réelles des grand’messes alter mondialistes !
Nous pouvions pour notre part douter de la capacité de ce genre de manifestation à imposer aux états le retour de nos camarades sans papiers en France passé le FSM. Notre relative prudence se trouvait justifiée devant ce peu de mobilisation ; qu’en aurait-il été une fois le forum terminé et les derniers échos d’un « autre monde » évanouis ?
Il est plus que probable que chacun serait retourné à son quotidien programmé avec la conscience satisfaite « d’avoir refait le monde » ! ... et nos sans papiers auraient été bloqués en Tunisie dans l’ambiance fataliste, voire indifférente des lendemains qui déchantent.

Vendredi 29 mars

C’est avec toutes ces interrogations que nous avons abordé cette matinée du 29 ;

Côté « jardin » ; le petit bout de table que nous avions récupéré la veille s’est étoffé et nous avons établi deux points fixes où les discussions et mises au point sur notre présence ont pu avoir lieu ; cela nous a permis également de vendre les T-shirtset la presse écrite des collectifs se rapportant à l’événement car ces voyages ont un coût qu’il faut assumer...
Il convient de s’arrêter un instant sur cet aspect financier. Les collectifs avaient prévu les dépenses liées à leur participation au forum et une bonne partie avaient été couvertes par des subventions du CCFD et d’Emmaüs international. La vente des T-shirts et divers dons pouvaient couvrir les frais restants.
Le retour des sans papiers et le sur-coût de l’avion n’avait pas été prévu et a sérieusement déséquilibré le budget ; il va falloir assurer et une source de rentrée peut être la diffusion des T-shirts à travers les réseaux de province... Ceci pourrait être mis en place à notre retour... s’il y a du répondant !

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Côté « cour » ; l’après-midi, Sissoko a de nouveau enfoncé le clou, exprimant la fierté que nous ressentions à l’égard du courage de nos camarades sans papiers qui avaient bravé l’Empire et étaient revenus ; il a exprimé le souhait que ce précédent ne reste pas isolé mais fasse des petits jusqu’à la reconnaissance de la liberté de circulation et d’installation comme liberté fondamentale juridiquement contraignante pour les états. Il a de nouveau déploré l’absence des organisateurs du forum et leur refus, de fait, d’organiser la riposte pour la protection de nos camarades sans papiers. En bref, d’être plus préoccupés par la réussite médiatique de ce FSM, que comme moment privilégié permettant de dégager des perspectives communes aux luttes engagées dans le monde.
L’éclatement du forum en deux parties bien distinctes géographiquement est significatif à cet égard. Les mouvements présents à ce FSM se retrouvaient confrontés à eux mêmes au lieu de pouvoir s’intégrer dans des stratégies globales.
L’odyssée des sans papiers ont montré en fait la stérilité de l’altermondialisme coincé dans les schémas académiques de ce monde ci : un monde nouveau qui ressemble à l’ancien et en véhicule les mêmes critères, en quelque sorte ; seul le langage est nouveau ; on rebaptise la concurrence, « commerce équitable », le nationalisme devient la porte obligée de l’amitié entre les peuples, les états, ces monstrueux parasites du corps social, deviennent les moteurs du « service public » et les discours tiennent lieu de solidarité agissante... Le résultat ne pouvait être qu’une litanie convenue de discours et des analyses savantes d’experts aussi impersonnelles qu’objectives préparaient le futur du « meilleur des mondes ». Après, ben, ya plus qu’à ; aux petits soldats des mouvements de « faire » !

Il faut dire à leur décharge que c’est devenu une tradition, au moins en France, de se contenter de parler plutôt que d’agir ou bien d’agir... à contretemps, d’avoir des « positions », plutôt que poser les revendications en actes. Mettre à la une de « Libé » la question du voile pour (mieux ?) voiler le sort fait aux femmes sans papiers en est un exemple parmi tant d’autres...

Samedi 30 mars

Dernière journée de ce FSM mais beaucoup de stand désertés la veille ; beaucoup de participants avaient déjà abandonné les lieux. La manifestation de l’après-midi devait être le point d’orgue de ce forum et correspondait à la « journée de la Terre », journée symbolique de la lutte palestinienne ! Cette manifestation était en elle même un condensé des contradictions de ce forum ; comment peut on décemment parler de convergence quand, dans le même temps, manifestent des mouvements aussi internationalistes que celui des sans papiers en France ou des réfugiés du camp de Choucha et des nationalismes arabes ou autres ; les uns veulent supprimer les frontières, les autres les sacraliser ! Cette ambiguïté constante a été le trait dominant de ce forum et en a mis plus d’un, dont je fais partie, mal à l’aise. Je ne l’avais pas ressenti de la même façon à Dakar où ce sentiment était en filigrane non comme une constante mais plutôt comme une réalité évolutive.

Ce FSM aurait donc pu être un acte manqué laissant regrets et amertune s’il n’y avait eu ce fait historique sans précédent dans l’histoire moderne ; des sans papiers, dans la plus grande transparence, avaient défié l’Empire en quittant l’ « Europe forteresse » et en y retournant ; en créant ce précédent, ils ont entrouverts une porte et nul ne pourra leur enlever ce mérite ; c’est cette réalité que nous portions au FSM et malgré notre faible nombre, nous avons forcé l’audience et largement porté le message.
A t’il été reçu, seul l’avenir nous le dira mais je suis convaincu que ce qui a été réalisé a donné une nouvelle dimension aux collectifs sans papiers ; comme la marche européenne l’avait laissé présager, ils s’inscrivent désormais dans une stratégie internationale et dépassent la simple perspective de régularisation ponctuelle pour ressentir le monde comme un grand village de 7 milliards d’habitants.

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Leurs frontières sont nos prisons ;
Liberté de circuler et de s’installer !