L’information au jour le jour sur le quotidien des sans-papiers.

Nous suivre :



Media :
 
Articles :

Elle est partie deux jours plus tôt de Paris pour Lille et Bruxelles mais je n’étais pas dispo à ce moment. Je savais que depuis des mois les collectifs préparaient ce forum mondial avec le projet d’y emmener des sans papiers accompagnés de régularisés, étrangers et français... et de les ramener à Paris. C’est cette aventure que je me propose de relater dans ces chroniques ; sans prétention et en toute subjectivité.

MERCREDI 20 MARS

Peu de monde mais beaucoup d’ambiance, ce soir, sur la petite place prolongeant la rue de Solferino pour accueillir la caravane du FSM, partie deux jours plus tôt et retour de Lille. La rue de Solferino était déjà occupée par un collectif d’uniformes. Le rassemblement dans la rue de Solferino avait été interdit ; on se souvient que les premiers rassemblements en soutien aux grévistes de la faim lillois avaient donné lieu à des arrestations de 80 à 100 personnes. Le changement avec Mr Valls c’est bien maintenant : avant, les BACqueux triaient sélectifs, maintenant les CRS embarquent tout le monde ..! c’était juste histoire de montrer que la continuité dans le changement ne donne pas dans le détail !

La joie quand ils sont descendus du bus faisait plaisir à voir ; après un compte rendu de leur périple dans le nord et à Bruxelles, prise de parole des organisations solidaires et départ vers le gymnase des Invalides mis à disposition par la mairie de Paris ; il faut dire que le choix était posé clairement par les sans papiers ; soit la mairie nous donnait asile pour la nuit, soit nous campions sur un trottoir, de préfèrence passant. Il faut avouer que l’accueil a été correct avec un repas chaud.
Nous avons participé à la première émission de « Radio Fréquence Paris Pluriel », radio qui nous suivra à Tunis et retour pour une émission quotidienne ; une émission de présentation en quelque sorte.
Cette émission a été l’occasion pour Sissoko, porte parole de la CISPM d’expliquer la présence des sans papiers à Tunis ; d’en expliquer la continuité stratégique de la marche Paris-Nice à la marche européenne ; du FSM de Dakar au FSM de Tunis ; autant d’étapes jalonnant la longue marche des sans papiers vers la liberté de circulation et d’installation.
Ils ont osé marcher à visage découvert sur les routes du sud de la France.
Ils ont osé franchir les frontières internes à l’Europe avec des sans papiers d’autres pays de l’Union.

Maintenant et dans la même logique, ils osent franchir les frontières de l’Europe forteresse pour y revenir !

Pari audacieux, certains diront insensé mais bien dans la cohérence d’un mouvement qui transcende les frontières et pose la revendication de la liberté de circulation dans ses actes.
Le second aspect de la présence des sans papiers, et non des moindres, est le lieu et le moment de ce forum ; le peuple tunisien, après le formidable mouvement populaire qui a balayé la clique au pouvoir, est à la croisée des chemins ; les requins de toutes couleurs se sont précipités pour occuper l’espace politique et lui remettre les chaînes dont il avait commencé à se débarrasser.
La lutte mondiale des sans papiers ne peut qu’entrer en résonnance avec les aspirations des
peuples à leur émancipation...

Tunis peut être le point de départ d’une nouvelle Internationale multiforme et vivante..?

Mais n’anticipons pas demain sera un autre jour...

JEUDI 21 MARS

À Valence, nous étions attendus à la gare par les militants et des familles Rrom ; accueil chaleureux s’il en fût avec discours de bienvenue et accolade de retrouvailles.
Cela fait un certain temps déjà que nous nous connaissons de la marche Paris-Nice ou du forum de Dakar et la présence des familles Rrom a montré le dynamisme de leurs collectifs.
Le soir après une montée hasardeuse dans un massif montagneux qui a connu des épisodes sanglants de la lutte anti-nazie - anti-national socialiste ! - à une certaine époque, nous avons atterri dans la salle des fêtes attenante à l’école du village de St Michel du .. Nous avons pu constater que l’esprit de résistance était toujours vivant dans les communes de montagne et que accueil et solidarité continuaient à se décliner au présent.
L’occasion d’expliquer les objectifs de notre présence à Tunis. L’occasion de réaffirmer la liberté de circulation et d’installation comme devant passer dans les faits à défaut d’être inscrites dans les lois.
Nous n’avons aucune garantie quant au retour de Tunis. Notre seule protection contre un refus de rentrer en Europe via l’Italie, ne peut être que la solidarité de chacun et chacune ; a minima, en signant l’appel-pétition des sans papiers pour le FSM de Tunis, en individuel et/ou en organisation locale et/ou en accueillant notre retour au port de Gênes le 1er avril à partir de 16 h.

Demain, l’Italie et Milan...

VENDREDI 22 MARS

Pas grand chose à dire de Milan ; ce n’est pas en une soirée que l’on peut se faire une idée de la situation ;

– À ce que j’en ai vu, une vie associative sympathique où jeunes et anciens se côtoient au détour d’un
match de foot télévisé.
– À ce qu’il m’a semblé, un mouvement sans papiers qui commence à s’organiser, sans expérience tout au moins sur Milan. Loin des affrontements avec les carabinieri décrits par quelques uns de nos demandeurs
d’asile. Mais encore une fois la barrière de la langue m’incite à demeurer prudent sur ce que j’ai pu ou cru
comprendre. Plusieurs doivent nous rejoindre à Gênes pour la grande traversée...

Sous toutes réserves (???), un mouvement sans papiers a existé en Italie mais a rapidement
noyauté par une mafia qui délivrait de faux contrats de travail aux sans papiers ; ceux-ci les payaient
jusqu’à 10 000 € et, au final, les sans papiers ont été dénoncés par ces mafieux et ont été arrêtés et
expulsés. Les militants sincères se sont retrouvés, après çà, devant une méfiance légitime des sans papiers
vis à vis d’eux !

SAMEDI 23 MARS 2013

Enfin Gênes !
Il paraît que les politiques locaux avaient donné leur accord pour ne pas entraver notre départ...
Nous avons pu accéder plutôt facilement au quai ; mais là, nous avons dû attendre le tampon de départ sur les passeports pendant qu’embarquaient les passagers « normaux » !
Nous avons ainsi pu voir passer en voiture « tous terrains » ou à moto, les participants d’un rallye
saharien ; oui, ça existe encore ces aventuriers low coast, ces écraseurs des sables !
Nous n’avons pas eu l’occasion de leur proposer l’aventure vécue des sans papiers à l’assaut de l’Europe forteresse ; dommage pour eux !
Bref ! Nous avons vu défiler tous ces clowns pathétiques.

Nous avons quand même pu embarquer, le tampon de départ sur la quarantaine de passeports
mais sans garantie même verbale de pouvoir revenir. L’enjeu de Tunis n’est donc pas tant la participation
au forum que notre capacité à mobiliser ce potentiel militant pour notre retour à Gènes le 1er avril.

Peut-être y aura t’il des discours immortels prononcés à Tunis, encore faudra t’il écrire l’histoire qui les retiendra. C’est ni plus ni moins cette histoire que nous leur proposerons d’écrire.
L’Histoire d’une poignée de sans papiers qui bravèrent l’Europe Forteresse et qui, grâce à la
solidarité active qu’ils suscitèrent, imposèrent à l’Empire leur libre circulation.

DIMANCHE 24 MARS

Arrivée à Tunis vers 13h30 ; dès la douane les passeports des 14 sans papiers ont été traités à part par les autorités tunisiennes. Nous pouvions difficilement nous y opposer. La participation des sans papiers au FSM était pourtant prévue depuis des mois et les gouvernements concernés prévenus...
Tout semblait pourtant se dérouler correctement et les passeports rendus ; une grande porte vitrée nous séparait de Tunis et de la foule qui circulait à l’extérieur.
Nous attendions encore dans le hall de débarquement peut-être que notre car arrive pour nous emmener à l’hôtel (?). Pour tromper cette attente les djembés et les danses... sous les flashs des photographes amateurs ou professionnels massés du côté tunisien ; atmosphère bon enfant et confiance régnaient jusqu’au retour des délégués.
En résumé, les autorités tunisiennes nous laissaient trois options :
• Nous participions au FSM, mais le retour des sans papiers devenait impossible car la compagnie de ferry refuserait de les accepter à bord.
• Nous rembarquions immédiatement en laissant quelques réguliers sur place pour participer au FSM en tant que représentants les sans papiers.
• Le gouvernement tunisien refoulait tout le monde et obligeait la compagnie maritime à nous ramener à Gênes par le même bateau ; incidemment, la compagnie maritime est la SNCM qui s’était illustrée par un conflit social très dur ces dernières années ; le gouvernement italien lui aurait infligé 2000 € d’amendes pour chacun des sans papiers de notre groupe (?)

Nous avons décidé devant cet ultimatum de rentrer ensemble par le même bateau pour protéger nos amis sans papiers ; participer au FSM dans ces conditions relevait de la tromperie manifeste. Cette participation valait pour les organisateurs un argument de succès du Forum, elle aurait signifié pour les sans papiers une fin de non-retour. Les autorités tunisiennes comme le Droit international sont très clairs.
Ces forums apparaissent donc comme faisant partie du spectacle et éléments d’intégration au système. Le « débat démocratique » apparaît comme une hypocrisie monumentale et sert de soporifique à la fonction répressive des états. Le reproche implicite qui est fait aux collectifs sans papiers n’est pas tant de revendiquer la liberté de circulation mais de la mettre en actes.

  • Nous avons donc repris le bateau ou plus exactement tenté de... le commandant, malgré que les autorités tunisiennes aient signifié l’accord de la compagnie maritime, refusait de nous laisser embarquer. Il voulait avoir un document de refoulement des autorités tunisiennes ; document que les mêmes autorités n’étaient pas pressées de délivrer ! Nous avons donc attendu -moitié dedans, moitié dehors et sous une pluie battante- que la situation se débloque...

Ce n’est qu’au dernier moment, quand ne restait plus que notre passerelle à relever que le commandant a été contraint de nous ouvrir les portes mais comme passagers sans droits ; notre petit groupe d’une trentaine de personnes a bloqué pendant cinq heures, sans céder aux menaces, ce monstre des mers et notre ténacité l’a emporté. Sur le retour, le mot d’ordre d’interdiction d’internet a pu être contourné grâce à la complicité de membres d’équipage tunisiens. Cela nous a permis d’alerter en urgence les réseaux de notre refoulement mais aussi des parlementaires et maires des villes traversées par la caravane.

À suivre...